[Bucarest] Le vieil homme et Andrei

L’image d’Andrei ce matin. Pas l’image en vrai. Pas une photo. J’ai perdu toutes les photos de cette époque là. Juste l’apparition d’Andrei dans un coin de ma tête, ou de mon écran. Ou dans la rue. C’était il y a longtemps, Andrei. Il était fantasque. Pourquoi « était » d’ailleurs. Il vit peut-être toujours. Tu es là, Andrei ? Un jour il rigolait, le lendemain il était au trente-sixième dessous. Il était médecin aussi. Un vrai toubib, mal rasé, débraillé, mais avec blouse blanche et stéthoscope. Il m’a raconté mille histoires drôles, des histoires juives souvent. Pendant des semaines, il m’a initié à Bucarest. A son Bucarest. Marié autrefois à une actrice célèbre, il connaissait tout le petit monde de la culture. Le pays venait de sortir de la dictature et la parole, partout, se libérait. Andrei et ses copains aimaient la fête. Ils n’avaient pas forcément les moyens d’acheter la viande pour les brochettes. Alors, j’apportais un morceau de bœuf trouvé dans une vague boucherie, et eux s’occupaient du vin. Andrei m’a fait découvrir la tsuica – l’alcool de prune national – et m’a surtout démontré que la palinka, redoutable eau de vie fabriquée par la minorité hongroise, était bien meilleure.

Grâce à Andrei, j’ai très vite fait la connaissance de quelques gloires du théâtre roumain. Les noms d’Alexandru Repan ou Gheorghe Dinica devraient éveiller l’attention de mes lectrices et lecteurs roumains. Ces deux là maniaient forcément à la perfection la drôlerie et le drame. Cabotins, ils adoraient faire leur numéro, en particulier devant un étranger. C’était une situation étrange : je parlais, je dinais, je buvais en compagnie de ces grands acteurs, mais, fraichement arrivé, je n’avais encore aucune idée de ce qu’ils représentaient sur la scène roumaine. Deux ou trois fois quand même ils ont accepté de tomber le masque pour me parler un peu de leur vie, entre censure, envie d’exil et compromis. Des mois plus tard, j’ai aperçu l’un d’eux, ivre mort, noyé dans son désespoir, à la terrasse d’un restaurant. Tout le monde le reconnaissait et tout le monde faisait mine de ne pas le voir.

Un matin, Andrei est venu me chercher. « Viens, j’ai une visite à faire ». Nous avons pris un taxi. Andrei n’avait pas de voiture, et moi, pas encore. « Nous allons voir mon père », a soufflé le doc. Après un quart d’heure de trajet, nous sommes arrivés dans un quartier que j’ai du mal à situer trente ans plus tard. Des immeubles masqués par de grands arbres. Pas des blocs de béton tristes et froids comme j’en avais déjà vu beaucoup, mais des résidences plutôt correctes sans être luxueuses. J’ai suivi Andrei et nous nous sommes retrouvés dans un appartement pas très grand mais bien tenu. Enfoncé dans un fauteuil face à une porte-fenêtre, un vieil homme, maigre et fatigué, s’est doucement tourné vers nous. « Papa, je te présente un ami qui vient de France». En français. Andrei a embrassé son père sur le front. Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Le père et le fils se sont peu parlés. Andrei voulait-il simplement s’assurer que tout allait bien ? Ou que je rencontre son père ?Dans le taxi du retour, Andrei a laché quelques informations d’une voix lasse. Son père avait été ministre sous Ceausescu. Pas un ministre important, mais ministre quand même. Communiste d’origine hongroise, il avait été emprisonné cinq ans pendant la Seconde guerre mondiale.

Ce jour là, j’ai eu l’impression qu’Andrei me faisait confiance mais voulait aussi me faire comprendre que rien n’allait être simple dans la Roumanie post-révolutionnaire. Lui-même, ses amis les comédiens, son père, tout le monde avait vécu sous l’ancien régime et tout le monde avait un passé. Les plus jeunes se sentaient peut-être plus libres, plus légitimes aussi pour revendiquer encore plus de liberté. Pour les anciens, la vie était plus lourde.

Le père d’Andrei est mort en 1995. C’est Wikipedia qui me l’apprend aujourd’hui.

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