Paris, c’est fini !

A deux reprises, j’ai habité Paris. Deux fois trois ans. Pour bien des raisons je n’ai pas aimé cette ville, ou plutôt je n’ai pas pu l’aimer. Pas le bon moment, pas le bon contexte. Vous me direz « Mais, enfin, Paris est une belle ville ! ». Je sais, mais ce n’est pas suffisant pour s’y sentir bien. Ainsi, j’ai eu souvent l’impression que pour s’y faire une place, il fallait être en permanence en représentation. Se jauger, se comparer, se concurrencer. Vanité. Mais rien de tout cela n’est bien grave. J’ai vécu ailleurs, et je vis aujourd’hui à Lille. Et on ne m’y reprendra plus : Paris, c’est fini.

Gallimard, va te faire voir !

Il y a quelques jours, Gallimard a demandé au bon peuple de cesser momentanément de lui envoyer des manuscrits. La maison Gallimard, phare de l’édition française, fondée en 1919 par Gaston, dirigée aujourd’hui par Antoine, se sentait débordée par tous ces manants qui, inspirés sans doute par ces temps de Covid-19, voulaient non seulement écrire, mais aussi être publiés. Car, on l’a bien compris, le message de Gallimard ne s’adressait pas à ses auteurs et amis ! Un auteur, une autrice Gallimard, cela se respecte ! Non, il s’agissait bien de claquer la porte au nez des mendiants.

Bref, cette annonce m’a agacé et je ne suis certainement pas le seul. La façon avec laquelle Gallimard envoie paître les auteurs en herbe, est au mieux maladroite, au pire condescendante. Sur le fond, il ne s’agit pas de nier que le marché de l’édition (car, oui, c’est un marché) est totalement saturé et qu’il est malhonnête de faire croire à chaque Français, comme le font certains, qu’il peut devenir écrivain. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici. Mais était-ce bien à Gallimard de faire passer un message d’une telle sécheresse ? La période actuelle, avec tout ce qu’elle génère en inquiétude et en solitude, ne me parait pas être le meilleur moment pour expliquer à celles et ceux qui ont envie et besoin d’écrire qu’ils n’ont aucune chance d’être publiés.

Mais je vois ici l’occasion de revenir un instant avec vous sur mon rapport à l’écriture et au monde de l’édition.

J’ai eu la chance de voir cinq de mes livres publiés en peu de temps. Le premier, Jours tranquilles à l’Est (Riveneuve Editions), est paru en 2013, et le dernier, Lille Atomic (Fauves Editions), vient de paraître. Je rassure cependant ceux que cette frénésie pourrait inquiéter : je n’ai pas l’intention de publier un livre par an ! Ce n’est ni mon envie, ni mon intérêt. Il se trouve simplement que certains de mes textes sommeillaient depuis quelques années dans un tiroir et d’autres (Quand tu iras à Saigon et Lille Atomic) ont été portés par une actualité personnelle ou locale. Aussi, lorsque j’ai rencontré un éditeur qui a bien voulu me donner ma chance (un merci renouvelé à Gilles Kremer et à Yves Michalon), les choses sont allées assez vite.

Je vais maintenant lever le pied et prendre tout le temps nécessaire à l’écriture de nouvelles histoires. Ecrire autrement sans doute, sortir de ce que j’ai déjà appelé « le piège de l’écriture efficace« . M’amuser un peu aussi. J’avais, par exemple, pris beaucoup de plaisir à participer, en 2012, à un festival international de fiction sur Twitter. Cela dit, je considère que je suis un auteur, pas un écrivain.

En matière d’édition, je pense la même chose que pour les librairies : l’avenir appartient aux petits, aux indépendants. Les grosses machines qui écrasent tout sur leur passage, jusqu’à imposer aux librairies des livres qu’elles n’ont pas commandés, c’est le vieux monde. Les temps sont à l’agilité, la mobilité, à la réactivité et à la proximité. Je tire mon chapeau à celles et ceux qui donnent vie à une « petite » maison d’édition. Je suis persuadé qu’elles sont l’avenir.

Et pour revenir un instant à Gallimard : en tant que lecteur, je me réjouis de lire Karine Tuil, François Sureau, Arnaud de la Grange, et bien d’autres… Alors, Antoine ! Pas fâché ?

« Regarde ! On arrive à la frontière ! »

Un article de Jean Quatremer dans Libération, sur « le retour des frontières » a attiré mon attention ce matin. Il y est question de la conduite à adopter, en Europe, face à la pandémie de coronavirus. Dans notre monde ouvert, multipolaire, multilatéral, multi tout ce que l’on veut, il est convenu lorsqu’on évoque un éventuel retour des frontières d’afficher un air horrifié.

A t-on, malgré tout, le droit de se souvenir d’un temps, pas si lointain, où les frontières nous aidaient à dessiner et à comprendre le monde ? J’ai eu la chance d’en franchir beaucoup et pendant longtemps, en voiture, en train, en avion. Si, parfois, j’ai pu être agacé par la lenteur ou la bêtise de certains contrôles (j’en donne un exemple ici), je garde de ces années une certaine nostalgie.

Petit, je franchissais régulièrement la frontière, entre le nord de la France, où j’habitais, et la Belgique. Nous allions, dans la voiture de mes parents, faire des courses à Menin ou jouer au parc d’attractions de Dadizele. A la douane (nous ne disions pas « la frontière »), généralement sans même regarder nos papiers, le policier levait une barrière rouge et blanche et nous savions que nous étions alors en Belgique.

Plus tard, j’ai traversé bien des fois l’Europe et il fallait alors montrer patte blanche en passant d’un pays à l’autre. Passeport, papiers de la voiture, ouverture du coffre… Souvent il s’agissait d’une simple formalité, mais parfois il fallait s’armer de patience. Jamais le passage de la frontière n’était anodin. Barrières, guérites, miradors et chevaux de frise parfois… On voyait, on savait que l’on passait d’un pays à l’autre. Je me suis construit une représentation de l’Europe de cette façon. Aujourd’hui, les limites entre les pays sont invisibles, effacées, inexistantes. Le petit panneau qui indique que l’on entre en Allemagne ou en Hongrie ne fait que tristement illusion.

On l’a oublié, mais les trains s’arrêtaient également aux frontières. Douaniers et policiers montaient à bord et contrôlaient les passagers avec plus ou moins de précision. La peur de l’uniforme fonctionnait bien. Chacun attendait son tour en se répétant mentalement qu’il n’avait rien à se reprocher. 

Nous ne pouvons sans doute pas, en Europe, revenir à ce monde là, sans être accusé de remettre en question la libre circulation des personnes (je ne m’intéresse pas, ici, aux marchandises). Je n’oublie pas que pour beaucoup, le passage d’une frontière a pu représenter un risque énorme, un danger de mort parfois. Je sais aussi que pour les migrants qui tentent chaque jour d’arriver dans nos contrées privilégiées, la frontière est à la fois un horizon rêvé et le plus souvent un obstacle infranchissable.

Pourtant, au risque de passer pour un dangereux réactionnaire, je regrette ces barrières d’autrefois. Sans doute parce qu’elles traçaient les limites d’un monde plus simple.

A la frontière

La file s’étend sur quatre ou cinq kilomètres. Quatre ou cinq kilomètres de voitures, des Dacias pour la plupart, qui attendent docilement le droit de passer la frontière. Les moteurs sont arrêtés : l’essence coûte cher. Toutes les dix minutes environ la queue progresse de quelques mètres et chaque conducteur pousse péniblement son véhicule. Une légère brume m’empêche de distinguer le poste de douane, mais là où je suis je sais qu’il faudra encore patienter deux bonnes heures avant d’y arriver. 

Bors. Point de passage entre la Roumanie et la Hongrie. Une vraie frontière, comme il n’en existe plus en Europe occidentale. Ici, ce n’est pas encore l’Orient mais ce n’est plus vraiment l’Occident. Rien n’est vraiment clair. Sommes-nous vraiment à la douane ? A t-on le droit de sortir de Roumanie ? Rien n’est moins sûr. L’ambiance est lourde. Les familles entassées dans les voitures font grise mine et attendent avec angoisse la rencontre avec le tout-puissant douanier, incontesté maître des lieux. Ici, il y a deux sortes de douaniers. Le genre gras et corrompu d’abord. Il promène son ventre et son uniforme gris sale autour de la voiture à la recherche du bakchich (ciubuc en roumain) qu’il est de toute façon certain d’encaisser. Une cartouche de cigarettes Kent. Quelques fruits, des chocolats pour ses enfants. Il ne se fait pas de souci le camarade douanier : tout est prévu. On trouve même des victimes consentantes au point d’apporter ostensiblement leur obole avant que le gros type leur ait demandé leurs passeports. Mêmes ceux qui n’ont rien à passer en fraude agissent ainsi. Chacun est tellement convaincu que le franchissement de la frontière se passera mal qu’il tente d’agir à titre préventif. Absurde. Et puis il y a le douanier-sans-peur-et-sans-reproche. Le chevalier Bayard de la frontière. Plutôt jeune, genre pète-sec et arrogant. Il prend son temps avec les passeports de tous les occupants du véhicule et il réclame bien sûr les papiers de la voiture. “Papiers de la voiture !” grogne t-il généralement. “Pardon ?” répondent parfois les inconscients, habitués à un peu plus de politesse. L’autre beugle alors pour de bon :“Papiers de la voiture !”. Chef, oui chef ! Tout de suite, chef !

De temps en temps, la frontière ferme. C’est l’heure de la relève des douaniers, et l’opération peut durer trente minutes, une heure… On ne sait pas. On ne sait jamais de toute façon. Pour les malheureux qui ont fait la queue pendant deux ou trois heures et qui arrivent devant la barrière juste à ce moment-là, c’est un peu dur. Certains s’énervent, mais cela ne sert à rien.

Ma voiture est dotée d’une plaque diplomatique. Aussi je commence à remonter tranquillement la file afin de me présenter à la guérite prévue pour les diplomates et autres privilégiés. Mais je renonce rapidement devant le regard assassin de certains conducteurs. L’un d’entre eux menace même de casser mon pare-brise si je passe devant tout le monde. Alors je rentre dans le rang et, comme les autres, je me fonds dans la masse. En silence mais en pestant intérieurement contre l’imbécillité bureaucratique et les ravages infligés par elle au genre humain.

Une fois la douane roumaine franchie, chacun respire un grand coup avant l’épreuve suivante. À cinq cents mètres à peine, une autre barrière, d’autres guérites. C’est la douane hongroise.

Bucarest, le 3 mai 1991

(Extrait de Jours tranquilles à l’Est, paru en 2013 aux éditions Riveneuve)

Vous aussi vous êtes écrivain ?

En France, tout le monde est écrivain. Ou tout le monde pense qu’il veut l’être, ou peut l’être. Il faut dire qu’au pays des Lumières, ou de ce qu’il en reste, écrire est comme une seconde nature. Pour ceux qui n’y auraient pas encore pensé, des publicités, sur les réseaux sociaux ou sur les sites des médias, font chaque jour de grands signes aux scribouillards que nous sommes tous. Un matin, c’est Eric-Emmanuel Schmitt qui, contre quelques dizaines ou centaines d’euros selon la formule choisie, promet de vous dévoiler ses secrets d’écriture. La semaine suivante, c’est une officine qui propose aimablement de publier votre chef d’oeuvre à vos frais. Ainsi, tout le monde a un roman inachevé dans un tiroir, tout le monde a des poèmes qui sommeillent sur un coin de table, et tout le monde est persuadé de devoir les publier.

Etre publié ! Le signe de reconnaissance par excellence. On pense alors qu’on entre dans la cour des écrivains, même si c’est par la petite porte. On devient visible (pas toujours lisible, mais c’est certainement secondaire).

C’est là que le malentendu commence. 

Pour évoquer brièvement mon cas personnel, j’ai eu la chance de voir jusqu’à présent quatre de mes livres publiés, grâce à des éditeurs qui m’ont fait confiance et qui se sont engagés. Je ne considère pas pour autant que je suis un écrivain. Jamais je ne me suis présenté comme tel.

Chacun peut donner de l’écrivain la définition qui l’arrange. Je considère pour ma part qu’un écrivain, une écrivaine, c’est une voix qui (nous) porte, c’est un style, une œuvre. On peut aussi réduire la liste des écrivains à celles et ceux qui vivent de leur plume, même très mal. Je ne coche aucune de ces cases. En ce sens, je ne suis qu’un apprenti.

Ainsi, contrairement à ce que beaucoup aimeraient leur faire croire, tous les Français ne peuvent pas devenir écrivains. Bien des plateformes d’auto-édition font miroiter un monde imaginaire à chacun d’entre nous. Il est certes devenu facile de s’auto-éditer mais la qualité de cette production pléthorique est souvent douteuse. Que dire aussi de l’édition traditionnelle, totalement saturée par les envois en masse de manuscrits ? Comment, dans un tel contexte, ces maisons d’édition, peuvent-elles fonctionner de manière satisfaisante ?

Une issue peut-être pour les mordus de l’écriture, frustrés de ne pouvoir être publiés : le journal intime, rebaptisé roadbook (car même si on ne part plus au bout du monde, tout cheminement intérieur est un voyage, n’est-ce pas ?). Remplir des carnets d’observations personnelles, ou abriter un roman de jeunesse dans un écrin de cuir, est une façon aussi d’être écrivain, nous disent les marchands de rêve. Après tout, pourquoi pas. Tenir un journal peut être un art. Un journal est parfois une véritable mine d’or pour celles et ceux qui le lisent ou qui le découvriront plus tard (lire l’excellent Je suis le carnet de Dora Maar de Brigitte Benkemoun). 

Mes journées à Saint-Germain-des-Prés

Café Les Deux Magots – photo © Marc Capelle

Avec la mort de Juliette Gréco – « l’icône de Saint-Germain-des- Prés » titre la presse – quelques images enfouies depuis longtemps ont refait surface. J’avais en quelque sorte oublié que j’étais souvent allé à Saint-Germain-des-Prés. Pendant quelques années, je suis descendu chaque jour à la station du même nom, sur la ligne 4 du métro. Je jetais un oeil à l’église homonyme, puis je remontais le boulevard Saint-Germain pour me rendre à mon travail, dans l’une des directions du ministère des Affaires étrangères.

Je passais devant Les deux Magots puis devant Le Flore. Je suis rarement entré dans ces deux cafés. Je savais ce qu’ils représentaient, ou plutôt ce qu’ils avaient représenté, dans le milieu intellectuel parisien et dans notre imaginaire collectif, mais je n’étais pas de ce monde là. Assis devant mon expresso au Flore, j’avais l’impression d’être un touriste et je me détestais. Un jour, je me suis rendu compte que Sting était en train de papoter avec je ne sais qui à la table d’à côté. D’autres fois, j’ai reconnu ici un ministre, là un éditeur ou un écrivain… Mais je n’avais pas envie d’entamer une collection d’autographes. Aussi, je m’arrêtais plus volontiers au café Le Rouquet, (ne pas confondre avec Le Fouquet’s qui n’est pas du tout dans le même quartier) un peu plus loin sur le boulevard et tout proche de mon bureau.

La littérature, la presse, ont abondamment raconté les folles nuits de Saint-Germain-des-Prés. Moi, je n’y ai vécu que des journées. Je peux même dire des journées bien sages. J’étais parfois invité à déjeuner Aux Ministères, ou à une réception à la maison de l’Amérique latine, mais j’avais plutôt mes habitudes dans un petit salon de thé de la rue du Bac ou à la cantine du ministère. Sonia Rykel vivait encore et il n’était pas rare de la croiser dans la rue.

C’était certainement une chance, un privilège même, de se trouver là, de travailler là, chaque jour. Pourtant, je ne me suis pas senti à l’aise dans cet écrin du Paris historique. Jamais je n’ai autant ressenti la tyrannie des apparences que sur ces trottoirs, dans ces salons feutrés, ces magasins de luxe. Il y avait dans l’air une futilité qui me dérangeait. J’ai fréquenté le quartier pendant trois ans mais j’avais conscience de n’être là que de passage. Jamais je ne me suis senti parisien et jamais je n’ai eu envie de le devenir. On me dira peut-être que je suis passé à côté de la magie de Saint-Germain-des-Prés, mais j’ai vécu ces années comme un entre-deux. Un entre deux mondes, je crois.

« Il n’y a plus d’après

À Saint-Germain-des-Prés

Plus d’après-demain, plus d’après-midi

Il n’y a qu’aujourd’hui

Quand je te reverrai

À Saint-Germain-des-Prés

Ce ne sera plus toi

Ce ne sera plus moi :

Il n’y a plus d’autrefois »

(chanson de Guy Béart, interprétée par Juliette Gréco)

L’écriture efficace, ce piège

Il y a quelques semaines, un ami m’a envoyé quelques commentaires à propos de mon dernier livre, Terminus Budapest. « L’écriture est redoutablement efficace« , écrit-il, voulant certainement m’être agréable. En l’occurrence, il m’a surtout aidé à me remettre en question. Cette fameuse « écriture efficace », je la connais, ou j’en connais en tout cas une des formes les plus répandues. Il s’agit de cette écriture journalistique, enseignée par mes maîtres et à laquelle j’ai, à mon tour, essayé d’initier des étudiants, en France, en Roumanie, en Bulgarie… « Ne faites pas de littérature« . « Faites des phrases courtes : sujet, verbe, complément« . « Vous n’écrivez pas pour vous faire plaisir, vous écrivez pour votre lecteur« . « Une idée, un paragraphe« , « Si vous écrivez, c’est pour être lu« …

Je ne vais pas reprendre ici le détail de ces techniques. Elles ont fait et elles font encore leurs preuves tous les jours pour qui veut bien les respecter. Mais on ne lit pas un roman comme on lit un journal. J’ai certainement eu tort de l’oublier. Mon dernier roman se lit – il se lit même bien si j’en crois les avis de plusieurs lecteurs – mais il gagnerait à être plus riche en couleurs, en pas de côté, en hésitations, en chemins tortueux, en plongées vers d’obscures profondeurs, qui entraineraient certainement le lecteur plus loin. D’une certaine façon j’ai hésité à laisser courir ma plume. Une petite voix intérieure me soufflait « écriture efficace » et me freinait dans mon élan. Je me suis ainsi enfermé dans cette forme d’écriture pratiquée et enseignée pendant des années. Je vais devoir y remédier.

Bien des journalistes sont parfaitement capables de faire la part des choses entre les articles qu’ils doivent rédiger et les manuscrits de leurs romans. Je pense à Robert Solé, par exemple, revu à Lille avant le confinement (vous avez remarqué comme « l’avant et l’après confinement » est en passe de remplacer « l’avant et l’après-guerre » ?). Mais on pourrait aussi parler de Lucien Bodard, de Sorj Chalandon, de tant d’autres.

Bref, il me faut travailler encore et c’est une belle perspective.

Pour en terminer avec la rentrée littéraire

Avez-vous déjà acheté un livre parce qu’il figurait au palmarès de la rentrée littéraire ? Personnellement, jamais. Pas une fois. On m’a parfois offert certains de ces livres parus en septembre et dont les titres circulaient déjà depuis juin ou juillet. Mais je n’ai jamais eu envie d’en acheter un moi-même au moment de la « rentrée ». Si j’ai fini par me laisser tenter par l’un ou l’autre d’entre eux, c’est généralement des mois voire des années plus tard.

Plus le temps passe, plus ce concept de « rentrée littéraire » m’exaspère. 

J’ai commencé à m’intéresser au monde des livres il y a une vingtaine d’années. Jusque-là, j’étais simplement lecteur (et c’est déjà très bien d’être lecteur !). J’ai eu la chance de rencontrer puis de partager bien des moments avec Francis Bueb, ancien de la Fnac et fondateur du Centre culturel André Malraux, à Sarajevo. Entre deux nuages de fumée de cigarette, il m’a montré, parfois sans le savoir, la face cachée des livres, des éditeurs, des auteurs (certains d’entre eux). Par la suite, je suis devenu auteur à mon tour. J’ai ainsi eu des discussions extrêmement enrichissantes avec des éditeurs (les éditions Riveneuve, Michalon et Fauves en particulier, mais d’autres aussi). Enfin, j’ai regardé d’un peu plus près comment fonctionnait l’univers des librairies (la librairie Place Ronde à Lille en priorité, mais d’autres aussi). N’oublions pas les échanges sur les réseaux sociaux avec quelques acteurs de la sphère littéraire et bien des commérages avec des ami(e)s passionné(e)s par le sujet.

C’est, à n’en pas douter, ce petit tour du monde des livres qui m’a convaincu qu’il faudrait jeter la « rentrée littéraire » aux orties, si l’on veut assainir et calmer cet univers où les coups bas sont largement aussi nombreux que les coups de coeur.

« Ah, malheureux ! Ne touche pas au grisbi !« . J’entends déjà les grincements de dents. C’est que la « rentrée littéraire » est une industrie. Elle fait vivre (très bien, un peu, ou très mal, selon les cas) les professionnels du livre. Les médias participent largement à cette grand-messe. Heureusement, certains d’entre eux apportent de temps en temps un éclairage sur l’économie parfois surprenante de ce système. Mais qui s’en soucie ?

Mais, justement, il serait temps de nous laisser un peu tranquilles. « Nous », les lecteurs, les clients, les citoyens. Nous laisser choisir ce que nous voulons lire tout au long de l’année, sans être conditionnés par la pression de La Rentrée. Foutez-nous donc la paix !

Le chantier est énorme tant l’idée même de « rentrée », littéraire ou autre, pèse sur la vie des Français. Mais ne serait-il pas temps d’essayer de vivre – et de lire – autrement ?

Illustration repérée par la libraire de Place Ronde, à Lille. Une libraire qui ne manque ni d’arguments, ni d’humour !

France, été 2020

                                                 Photos © Marc Capelle                                                

En France, l’été 2020 aura été rythmé par les commentaires, les inquiétudes, les polémiques, les interrogations au sujet de cette pandémie qui a changé nos vies depuis plusieurs mois. Nous portons des masques, nous nous faisons tester, nous gardons nos distances… Nous sommes prisonniers, plus ou moins volontaires, d’un protocole sanitaire qui évolue à coups d’hésitations et d’incertitudes.

On peut rêver d’un monde plus léger. Heureusement, il nous reste la liberté de guetter les moments où il nous est possible de nous échapper.

Je ne retrouverai pas l’Est

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Mai 1990 à Bucarest, avec un groupe d’ étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, et des étudiants de la faculté de journalisme de Bucarest. Quelques mois auparavant, le bâtiment abritait encore l’Académie des cadres du parti communiste roumain.

Il y a trente ans exactement, en mai 1990, j’accompagnais à Bucarest un groupe d’étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Nous sommes restés deux semaines sur place, dans une Roumanie en plein chambardement post-Ceausescu. J’ai évoqué cet épisode dans un livre, Jours tranquilles à l’Est. Je ne savais pas, alors, que j’allais, juste après ce premier séjour, m’installer pour trois ans sur place et passer ensuite plusieurs années sur les routes, dans les cafés, dans les aéroports des pays d’Europe de l’Est, de la Bulgarie à la Pologne, de la Croatie à l’Azerbaidjan.

De toutes ces années, j’ai jusqu’ici gardé, entretenu même, une forme d’Ostalgie. Je ne suis pas le seul. Bien des habitants de ces pays regrettent les temps anciens, par certains aspects plus rassurants que le monde ouvert dans lequel ils ont basculé du jour au lendemain. Mais il y a aussi de nombreux expatriés qui, comme moi, ont vécu cette époque et qui y pensent encore avec émotion. Nous avions l’impression d’être des pionniers. Le Far-East nous ouvrait ses portes. Nous vivions des aventures extraordinaires. Nous pensions changer le monde.

La lecture ces jours-ci d’Est-Ouest, le magnifique album de Pierre Christin et Philippe Aymond, a provisoirement rallumé une petite flamme au fond de moi. Christin raconte ses voyages dans l’Ouest américain puis ses passages à l’Est. Il a vingt ans de plus que moi et je me rends compte que, par hasard, j’ai souvent marché sur ses traces.

Quelques années après la publication de Jours tranquilles à l’Est, mon livre Nema problema, comme elles disent a vu le jour, sorte d’hommage aux femmes de Sarajevo aux prises avec l’après-guerre. J’ai aussi éprouvé le besoin de poster régulièrement des petits billets et des photos sur les réseaux sociaux ou sur ce site. Les rues de Bucarest bloquées par la neige. L’ambiance d’un café dans la banlieue de Budapest. La fontaine de la place de Bascarsija à Sarajevo. Une façon de dire « j’y étais ».

Mais je n’y suis plus. Je ne suis pas allé « à l’Est » depuis bien longtemps. En tout cas, pas dans cet Est européen qui aura tant marqué mon existence. La dernière fois, c’était en 2009, à Berlin. C’était il y a trop longtemps pour garder un regard pertinent sur l’actualité, l’évolution, et surtout l’atmosphère de ces pays.

Il m’aura fallu plus de dix ans pour l’admettre, mais je sais aujourd’hui que je ne retrouverai pas l’Est.

En tout cas, pas l’Est que j’ai connu. Ce monde là a disparu. Il s’est dissout dans un implacable processus de normalisation (savez-vous qu’il existe un Comité européen de normalisation?). Fini l’enthousiasme des années 1990, finies les ambiances plus ou moins révolutionnaires, finie la découverte des richesses architecturales, littéraires, cinématographiques, de cette « autre Europe ». Finis les petits verres de tsuica, de palinka, de rakija, de loza, de slivovica, de vodka, sifflés cul-sec entre amis ou pour conclure une négociation. Mais tout n’est pas perdu. J’aurai notamment appris au cours de ces années-là que la vie est beaucoup faite d’incertitude.

Je ne sais pas si je retournerai sur place. Si tel devait être le cas, je sais que mon regard serait différent. J’ai tourné une page. J’ai emprunté d’autres chemins. Je suis passé à l’Est. J’en suis revenu. C’est tout.