Archives de l’auteur : Marc Capelle

A propos Marc Capelle

L'ESJ Lille, les Affaires étrangères, les routes de l'Est, quelques livres de série B.

Robert Perseil, la diplomatie au service des médias

Robert Perseil (à gauche), à Sarajevo, en 1996, avec Zoran Udovicic, fondateur de l’Institut Mediaplan, et Benisa Boric, du service culturel de l’ambassade de France

Mon ami Robert Perseil, ancien chef du « bureau du journalisme » au ministère des Affaires étrangères, vient de décéder. Je lui dois mon entrée dans le petit monde de la coopération internationale. C’est grâce à lui si je suis parti à Bucarest en mai 1990. Outre la Roumanie, j’ai effectué en sa compagnie des « missions », selon le terme en usage, en Pologne, au Vietnam, en Bosnie-Herzégovine, au Québec, en Moldavie, en Tunisie…

Robert était un homme délicieux, plein d’humour, amoureux de la vie. Têtu, il ne comptait jamais son temps et savait ferrailler avec son administration pour obtenir gain de cause lorsqu’il s’agissait de soutenir un projet auquel il tenait. C’était un diplomate, mais pas du genre bruyant et flamboyant. Dans l’ombre de son petit bureau, ou sur le terrain quand il allait rencontrer de futurs partenaires, Robert montrait vite qu’il connaissait ses dossiers. Il adorait le débat, la confrontation des idées, des points de vue, et n’avait pas peur de dire son fait à un interlocuteur dont les positions politiques lui paraissaient inacceptables. Pas de langue de bois donc, même s’il en connaissait toutes les subtilités.

Les fous rires de Robert faisaient partie du personnage car, si nous avons beaucoup travaillé ensemble, nous nous sommes aussi bien amusés.

J’aimerais que l’on se souvienne de lui comme un ardent défenseur du rôle des médias dans la société et, en particulier, dans les nouvelles démocraties nées de la chute du Mur de Berlin.

Roumanie, années 1990

La Roumanie aura été, à partir de 1990, ma porte d’entrée vers l’Est de l’Europe. Sur ces images prises entre 1990 et 1997 : le buste de Lénine, couché contre un mur, en lisière de Bucarest, après son déboulonnage en décembre 1989 ; l’impressionnant bâtiment Casa Scînteii (La Maison de L’Etincelle), rebaptisé Maison de la Presse Libre après la chute du régime Ceausescu ; un train au sud de Bucarest, avec (qui sait ?) le vélo du conducteur pour rentrer chez lui ; un vieil homme dans un café de Tulcea, à l’entrée du delta du Danube ; la Calea Victoriei, une des principales artères de Bucarest.

Eternité de Sarajevo

J’ai découvert Sarajevo en mai 1996, quelques mois après la fin de la guerre et du siège qui ont définitivement marqué l’histoire de la ville. Les traces des combats étaient encore bien présentes sur les murs, dans les têtes et dans les coeurs. Je suis retourné ensuite chaque année, à Sarajevo, une ou deux fois par an pour des courts séjours. En 2000, je me suis installé sur place pour trois ans. Dire que la cité est attachante est faible. Les images, les parcours des hommes, des femmes et des enfants rencontrés là-bas vont continuer de m’accompagner. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs, les vivants et les morts sont ici partout présents, et c’est pourquoi à tout jamais Sarajevo restera un symbole et une référence.

En une phrase, Ivo Andric (prix Nobel de Littérature en 1961) a résumé ce que l’on peut ressentir lorsque l’on contemple cette ville, tapie au fond de sa trop fameuse cuvette : « Quelle que soit l’heure du jour, quel que soit le lieu, quand vous regardez Sarajevo étendu à vos pieds, la même pensée surgit toujours, même inconsciente. Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît’’. (Contes de la solitude)

Le Vietnam, si loin, si proche

Une photo ? Dix photos ? Cent photos ne suffiraient sans doute pas à illustrer ce que le Vietnam représente pour moi, à titre professionnel, mais aussi à titre personnel. J’ai consacré un livre à ce dernier point, Quand tu iras à Saigon.

J’observe aujourd’hui avec intérêt le recentrage du monde qui s’opère vers l’Asie, vers l’Indo-Pacifique. J’ai appris beaucoup de choses là-bas et rester connecté à ce qui passe au loin est devenu une gymnastique quotidienne. D’autant que le lointain est parfois très proche.

Ma vie d’agent secret

Décembre 1990, ou peut-être janvier 1991. A Giurgiu, à soixante kilomètres au sud de Bucarest, le Danube marque la frontière. De ce côté, c’est la Roumanie. En face, on aperçoit la petite ville de Ruse (ou Roussé), en Bulgarie. Avec un ami, d’un coup de voiture, nous sommes venus repérer les lieux. Nous vivons en Roumanie depuis quelques mois et, petit à petit, nous explorons notre environnement. Il fait très froid. Moins dix, moins quinze. L’hiver à l’Est. Après avoir garé la Lada Niva le long du Danube, nous sortons prendre l’air. Vêtus tous les deux d’épais blousons noirs taillés dans un cuir grossier, nous sommes aisément repérables. A cet endroit, le Danube immense et calme, est surveillé en permanence. Au bout de quelques minutes, une voiture de police s’avance vers nous. En sortent deux flics, en uniforme grisâtre. Alors que nous essayons de respirer l’air bulgare, ils nous observent un moment, puis se décident à nous rejoindre. L’un d’eux nous pose une question et nous nous efforçons de ne pas éclater de rire. Notre roumain est encore balbutiant, mais nous avons bien compris qu’avec nos mines de conspirateurs et notre accoutrement, ils nous prennent pour des collègues ! Nous n’essayons pas de jouer aux plus malins et leur avouons que nous sommes des étrangers en vadrouille. Du coup, vérification des pièces d’identité assortie d’une recommandation : ne pas rester là trop longtemps.

Cette petite anecdote marque en quelque sorte mon entrée dans un monde du secret dont j’ignorais jusque-là à peu près tout.

A l’époque, héritage communiste oblige, un étranger qui s’installait dans un pays de l’Est était facilement soupçonné d’être un espion. Aussi, on m’a régulièrement, et assez naïvement, posé la question. « En fait, tu travailles pour les services secrets, n’est-ce-pas ? ». J’ai assez rapidement choisi de ne pas vraiment répondre. Après tout, si je disais « non », pourquoi m’aurait-on cru ? Et pouvais-je sérieusement dire « oui, bien sûr ! » ?

Les années ont passé et bon nombre de mes interlocuteurs ont, volontairement ou pas, alimenté ma légende. Avoir travaillé pendant trois ans avec quelqu’un qui est devenu par la suite patron de la DGSE (Bernard Bajolet) aura, pour certains, constitué une preuve évidente de mon double jeu.

Dans ma propre famille, j’ai constaté que l’on s’interrogeait parfois à mon propos. Avoir publié, en 2020, Terminus Budapest, un roman aux frontières de la diplomatie et du renseignement, a bien sûr aggravé mon cas. Lors de la parution du livre, sur l’antenne d’une radio, une journaliste m’a, elle aussi, demandé si j’avais travaillé « pour les services ». « Pas à ma connaissance » aura été, ce jour-là, ma réponse, histoire de souligner que l’on peut livrer des informations sans le savoir. Plus récemment, sur Twitter, un auteur de polars m’a envoyé un message privé pour me faire remarquer que « mon parcours pourrait suggérer que [j’ai] fait du renseignement ». 

Alors, dans tout cela, où est la vérité ? Quelle est la réalité ? Je vous laisse vous faire votre propre idée, mais dites vous aussi que si vous ne savez pas, c’est peut-être simplement parce que vous n’avez pas à en connaître… 

[Bucarest] Le vieil homme et Andrei

L’image d’Andrei ce matin. Pas l’image en vrai. Pas une photo. J’ai perdu toutes les photos de cette époque là. Juste l’apparition d’Andrei dans un coin de ma tête, ou de mon écran. Ou dans la rue. C’était il y a longtemps, Andrei. Il était fantasque. Pourquoi « était » d’ailleurs. Il vit peut-être toujours. Tu es là, Andrei ? Un jour il rigolait, le lendemain il était au trente-sixième dessous. Il était médecin aussi. Un vrai toubib, mal rasé, débraillé, mais avec blouse blanche et stéthoscope. Il m’a raconté mille histoires drôles, des histoires juives souvent. Pendant des semaines, il m’a initié à Bucarest. A son Bucarest. Marié autrefois à une actrice célèbre, il connaissait tout le petit monde de la culture. Le pays venait de sortir de la dictature et la parole, partout, se libérait. Andrei et ses copains aimaient la fête. Ils n’avaient pas forcément les moyens d’acheter la viande pour les brochettes. Alors, j’apportais un morceau de bœuf trouvé dans une vague boucherie, et eux s’occupaient du vin. Andrei m’a fait découvrir la tsuica – l’alcool de prune national – et m’a surtout démontré que la palinka, redoutable eau de vie fabriquée par la minorité hongroise, était bien meilleure.

Grâce à Andrei, j’ai très vite fait la connaissance de quelques gloires du théâtre roumain. Les noms d’Alexandru Repan ou Gheorghe Dinica devraient éveiller l’attention de mes lectrices et lecteurs roumains. Ces deux là maniaient forcément à la perfection la drôlerie et le drame. Cabotins, ils adoraient faire leur numéro, en particulier devant un étranger. C’était une situation étrange : je parlais, je dinais, je buvais en compagnie de ces grands acteurs, mais, fraichement arrivé, je n’avais encore aucune idée de ce qu’ils représentaient sur la scène roumaine. Deux ou trois fois quand même ils ont accepté de tomber le masque pour me parler un peu de leur vie, entre censure, envie d’exil et compromis. Des mois plus tard, j’ai aperçu l’un d’eux, ivre mort, noyé dans son désespoir, à la terrasse d’un restaurant. Tout le monde le reconnaissait et tout le monde faisait mine de ne pas le voir.

Un matin, Andrei est venu me chercher. « Viens, j’ai une visite à faire ». Nous avons pris un taxi. Andrei n’avait pas de voiture, et moi, pas encore. « Nous allons voir mon père », a soufflé le doc. Après un quart d’heure de trajet, nous sommes arrivés dans un quartier que j’ai du mal à situer trente ans plus tard. Des immeubles masqués par de grands arbres. Pas des blocs de béton tristes et froids comme j’en avais déjà vu beaucoup, mais des résidences plutôt correctes sans être luxueuses. J’ai suivi Andrei et nous nous sommes retrouvés dans un appartement pas très grand mais bien tenu. Enfoncé dans un fauteuil face à une porte-fenêtre, un vieil homme, maigre et fatigué, s’est doucement tourné vers nous. « Papa, je te présente un ami qui vient de France». En français. Andrei a embrassé son père sur le front. Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Le père et le fils se sont peu parlés. Andrei voulait-il simplement s’assurer que tout allait bien ? Ou que je rencontre son père ?Dans le taxi du retour, Andrei a laché quelques informations d’une voix lasse. Son père avait été ministre sous Ceausescu. Pas un ministre important, mais ministre quand même. Communiste d’origine hongroise, il avait été emprisonné cinq ans pendant la Seconde guerre mondiale.

Ce jour là, j’ai eu l’impression qu’Andrei me faisait confiance mais voulait aussi me faire comprendre que rien n’allait être simple dans la Roumanie post-révolutionnaire. Lui-même, ses amis les comédiens, son père, tout le monde avait vécu sous l’ancien régime et tout le monde avait un passé. Les plus jeunes se sentaient peut-être plus libres, plus légitimes aussi pour revendiquer encore plus de liberté. Pour les anciens, la vie était plus lourde.

Le père d’Andrei est mort en 1995. C’est Wikipedia qui me l’apprend aujourd’hui.

J’écris des livres de série B

Saint-Trojan-les Bains (Ile d’Oléron). Photo @ Marc Capelle

Il m’aura fallu un peu de temps – un peu de travail sur moi-même ? – pour parvenir à formuler une idée toute simple : j’écris des livres de série B. En effet, pourquoi ne pas utiliser pour les livres cette classification habituellement réservée aux films ? Evidemment, si vous traduisez « série B » par « film de piètre qualité », vous allez (peut-être!) m’implorer de mettre fin à cet exercice de détestation. Mais il ne s’agit pas de cela. Je ne suis pas encore masochiste à ce point. Je rappelle donc que les films dits « de série B » étaient à l’origine des films tournés avec de petits moyens. Certains étaient très bons, d’autres mauvais. Mais, surtout, ils n’étaient pas toujours projetés dans les salles plutôt réservées aux films de série A et ils bénéficiaient d’une promotion moins importante que les « grands films ». 

Quel rapport avec le livre ? Bien entendu l’économie de la production d’un livre a peu de rapport avec celle d’un film. Mais, si par moyens on prend en compte le temps consacré à l’écriture d’un roman ou d’un récit, la comparaison peut faire sens. Ainsi, j’ai conscience d’avoir, jusqu’à présent, écrit mes livres rapidement, peut-être trop rapidement pour certains. Si j’ajoute des maisons d’édition de taille modeste – comme le sont la plupart d’entre elles – et une distribution parfois laborieuse qui a peu à voir avec l’exposition dont bénéficient les têtes de gondoles de la littérature, le qualificatif de « série B » prend tout son sens.

Rêvons deux minutes. 2025. Je bénéficie d’un budget qui me permet de travailler pendant deux ans à l’écriture d’un roman tout en subsistant à mes besoins. L’éditeur qui a pris le risque d’investir sur mon nom, s’engage aussi à financer un tour de France qui m’autorise à aller de librairie en librairie pour présenter et dédicacer mon livre. Des moyens importants en relation presse me donnent accès, bien plus qu’auparavant, aux plateaux de télévision, aux studios de radio, aux colonnes des journaux. Avec ce livre écrit, édité, distribué, avec un budget sérieux, j’entre ainsi dans la grande cour des auteurs de « série A ». Mon roman est-il pour autant de qualité ?

Retour à la réalité. La majorité des livres de « série A » sont écrits dans des conditions difficiles, laborieuses, par des auteurs qui doivent faire autre chose pour vivre. Un boulot parfois sans rapport avec l’écriture. On pourra s’en réjouir en se disant que cette reconnaissance, au bout du chemin, récompense de longs et gros efforts. On peut se dire aussi que l’auteur, l’écrivain, reste (et souvent très longtemps, voire toujours) un amateur. Les professionnels – celles et ceux qui vivent uniquement de leur plume – font exception à la règle. C’est sans doute ici que la comparaison avec l’industrie du cinéma s’arrête. Donc il y a de fortes chances pour que, si je reste à l’affiche, ce soit en « Série B ». Et ce ne sera pas un drame !