Passer sous les radars

Apprendre à disparaître. Ou au moins à se faire discret. S’efforcer de passer sous les radars. La tranquillité est sans doute à ce prix, la sécurité peut-être aussi. Le sujet n’est pas nouveau, mais régulièrement, comme beaucoup, je tourne autour sans prendre de véritable décision. La première concerne l’usage que l’on fait du téléphone ou plutôt du smartphone, ce machin qui nous suit partout et à cause duquel tout le monde nous suit.

« Les hommes du XXIe siècle se divisent en trois catégories : ceux qui ont un IPhone, ceux qui ont un autre téléphone et ceux qui n’ont pas de téléphone du tout » (Chang Kuo-li, Le sniper, son wok et son fusil). J’appartiens à la première catégorie et je préfèrerais rejoindre la troisième. Plus nous avançons vers une société du traçage, plus nous glissons vers une société moins démocratique, plus je suis convaincu de la nécessité de ne pas trop s’exposer. Voir de ne pas s’exposer du tout.

Oui, mais…

Je suis devenu, comme vous probablement, terriblement dépendant des outils numériques. Mes billets de train, mon compte en banque, ma messagerie, mon agenda, mon appareil photo… une bonne partie de mon quotidien est accessible directement depuis mon smartphone.

Inutile d’être excessif, me direz-vous ! On peut fort bien posséder un de ces appareils, mais il faut en faire un usage modéré, et désactiver toutes les options qui permettent d’être suivi, repéré, identifié rapidement.

Or, qui dit usage modéré, dit suppression des réseaux sociaux sur le smartphone et, idéalement, les expulser aussi de l’ordinateur. Sur ce point, il ne faut pas tergiverser. Le coup du « on peut très bien être sur Facebook, sur Twitter, sur Instagram, mais sans y passer trois, quatre heures par jour ! » est une plaisanterie. Tout le monde a essayé, au moins une fois, de lever le pied. Qui a réussi ? En tout cas, pas moi. Si on veut marcher à l’ombre, il faut quitter ces terrains minés, même si ce n’est pas facile lorsque depuis dix ans, ou plus, on s’y aventure quotidiennement. Mais j’y pense de plus en plus sérieusement.

Je vois à peu près dans quelle direction il me faudrait aller. J’ai un modeste blog. Je pourrais sans doute le conserver. Une sorte de compromis : ne plus être là, mais être encore un peu là quand même. Mais je ne devrais plus compter sur les réseaux sociaux pour y publier mes derniers articles. La perte d’audience serait réelle mais je ne tomberais pas de très haut. Plus gênant sans doute : ne plus utiliser les réseaux sociaux pour relayer la parution et l’actualité de mes livres. Mais, à part celui qui est en cours d’écriture, vais-en publier d’autres ? Rien n’est moins sûr. Bref, me libérer des réseaux sociaux est un objectif qui semble être à ma portée. Et ce jour là, je pourrai jeter mon Iphone et me contenter d’un Nokia 3310.

Pas de paroles, des actes, me direz-vous peut-être aussi… C’est vrai. Mais disons que si, un jour, vous ne me voyez plus, ou presque plus, vous saurez pourquoi.

Retour vers le papier

Vient toujours ce moment où l’on pense un peu à l’éternité. Ou, au moins, à la durée.

Hier, je suis tombé une fois de plus sur l’un de ces articles qui, régulièrement, nous mettent en garde sur la fragilité des supports numériques pour archiver des photos. « Vos photos numériques risquent un jour de disparaître… Comment s’assurer que les futures générations pourront les voir ? ». Ma fille a neuf ans. A t-elle une chance de voir, lorsqu’elle sera adulte, les photos que je prends aujourd’hui et que je stocke sur Dropbox et sur deux ordinateurs ? Dans vingt ans, peut-être. Dans quarante ans, c’est déjà plus difficile et dans plus longtemps encore, mieux vaut ne pas y penser. Pour les d’explications techniques, je vous renvoie vers l’article du Monde. Pour l’essentiel, je retiens que le support le plus fiable (mais le plus coûteux) reste le papier.

Je m’en doutais un peu à vrai dire, mais jusqu’à récemment je naviguais sur l’océan du numérique avec une certaine insouciance. Je me sentais à l’aise dans les eaux troubles ou turquoises (selon les jours) d’internet. Je pensais même être un marin plutôt aguerri.

Pourtant, si l’on pense à la pérennité de ce que l’on publie en ligne, que ce soit des textes, des sons ou des images, on finit par admettre que tout cela est bien fragile. Si on ne vise que l’instant présent on ne craint sans doute rien. Mais qui ne se soucie pas, au moins un peu, de sa postérité ?

Aujourd’hui, je publie régulièrement sur Facebook, Twitter, Instagram et sur ce modeste blog. Mais que deviendront ces supports dans dix ans, dans trente ans ? Je n’en sais absolument rien. Je peux espérer que mes contenus ne disparaitront pas complétement et seront récupérés par les successeurs des réseaux actuels. Mais je n’en ai aucune certitude. De même, mon ordinateur finira, comme le précédent, par me lacher et je le remplacerai. Mais, un jour, de nouveaux outils remplaceront certainement nos machines. De nouveaux formats apparaîtront et seront peut-être incompatibles avec les .doc, .odt, PDF, JPEG, et autres TIFF.

Le numérique n’est pas fait pour l’éternité. Voilà tout.

Sans le dire, un peu honteux, j’ai commencé à commander des tirages photos que je conserve dans des enveloppes, à l’abri de la lumière. Je réalise de temps en temps quelques albums photos que j’installe dans un coin de la bibliothèque. Je suis heureux aussi que les quelques livres que j’ai écrit jusqu’à présent aient été édités en version papier.

Un adolescent, un jeune adulte, sourira sans doute à la lecture de ces lignes. La transmission est une préoccupation de senior. Mais la place qu’occupe aujourd’hui le numérique dans nos vies interroge quand même. Il est facile de publier et de partager. Mais il n’est pas si simple de conserver. Sommes-nous entrés dans une société de l’éphémère ?

Robert Perseil, la diplomatie au service des médias

Robert Perseil (à gauche), à Sarajevo, en 1996, avec Zoran Udovicic, fondateur de l’Institut Mediaplan, et Benisa Boric, du service culturel de l’ambassade de France

Mon ami Robert Perseil, ancien chef du « bureau du journalisme » au ministère des Affaires étrangères, vient de décéder. Je lui dois mon entrée dans le petit monde de la coopération internationale. C’est grâce à lui si je suis parti à Bucarest en mai 1990. Outre la Roumanie, j’ai effectué en sa compagnie des « missions », selon le terme en usage, en Pologne, au Vietnam, en Bosnie-Herzégovine, au Québec, en Moldavie, en Tunisie…

Robert était un homme délicieux, plein d’humour, amoureux de la vie. Têtu, il ne comptait jamais son temps et savait ferrailler avec son administration pour obtenir gain de cause lorsqu’il s’agissait de soutenir un projet auquel il tenait. C’était un diplomate, mais pas du genre bruyant et flamboyant. Dans l’ombre de son petit bureau, ou sur le terrain quand il allait rencontrer de futurs partenaires, Robert montrait vite qu’il connaissait ses dossiers. Il adorait le débat, la confrontation des idées, des points de vue, et n’avait pas peur de dire son fait à un interlocuteur dont les positions politiques lui paraissaient inacceptables. Pas de langue de bois donc, même s’il en connaissait toutes les subtilités.

Les fous rires de Robert faisaient partie du personnage car, si nous avons beaucoup travaillé ensemble, nous nous sommes aussi bien amusés.

J’aimerais que l’on se souvienne de lui comme un ardent défenseur du rôle des médias dans la société et, en particulier, dans les nouvelles démocraties nées de la chute du Mur de Berlin.

Roumanie, années 1990

La Roumanie aura été, à partir de 1990, ma porte d’entrée vers l’Est de l’Europe. Sur ces images prises entre 1990 et 1997 : le buste de Lénine, couché contre un mur, en lisière de Bucarest, après son déboulonnage en décembre 1989 ; l’impressionnant bâtiment Casa Scînteii (La Maison de L’Etincelle), rebaptisé Maison de la Presse Libre après la chute du régime Ceausescu ; un train au sud de Bucarest, avec (qui sait ?) le vélo du conducteur pour rentrer chez lui ; un vieil homme dans un café de Tulcea, à l’entrée du delta du Danube ; la Calea Victoriei, une des principales artères de Bucarest.

Eternité de Sarajevo

J’ai découvert Sarajevo en mai 1996, quelques mois après la fin de la guerre et du siège qui ont définitivement marqué l’histoire de la ville. Les traces des combats étaient encore bien présentes sur les murs, dans les têtes et dans les coeurs. Je suis retourné ensuite chaque année, à Sarajevo, une ou deux fois par an pour des courts séjours. En 2000, je me suis installé sur place pour trois ans. Dire que la cité est attachante est faible. Les images, les parcours des hommes, des femmes et des enfants rencontrés là-bas vont continuer de m’accompagner. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs, les vivants et les morts sont ici partout présents, et c’est pourquoi à tout jamais Sarajevo restera un symbole et une référence.

En une phrase, Ivo Andric (prix Nobel de Littérature en 1961) a résumé ce que l’on peut ressentir lorsque l’on contemple cette ville, tapie au fond de sa trop fameuse cuvette : « Quelle que soit l’heure du jour, quel que soit le lieu, quand vous regardez Sarajevo étendu à vos pieds, la même pensée surgit toujours, même inconsciente. Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît’’. (Contes de la solitude)

Le Vietnam, si loin, si proche

Une photo ? Dix photos ? Cent photos ne suffiraient sans doute pas à illustrer ce que le Vietnam représente pour moi, à titre professionnel, mais aussi à titre personnel. J’ai consacré un livre à ce dernier point, Quand tu iras à Saigon.

J’observe aujourd’hui avec intérêt le recentrage du monde qui s’opère vers l’Asie, vers l’Indo-Pacifique. J’ai appris beaucoup de choses là-bas et rester connecté à ce qui passe au loin est devenu une gymnastique quotidienne. D’autant que le lointain est parfois très proche.

Ma vie d’agent secret

Décembre 1990, ou peut-être janvier 1991. A Giurgiu, à soixante kilomètres au sud de Bucarest, le Danube marque la frontière. De ce côté, c’est la Roumanie. En face, on aperçoit la petite ville de Ruse (ou Roussé), en Bulgarie. Avec un ami, d’un coup de voiture, nous sommes venus repérer les lieux. Nous vivons en Roumanie depuis quelques mois et, petit à petit, nous explorons notre environnement. Il fait très froid. Moins dix, moins quinze. L’hiver à l’Est. Après avoir garé la Lada Niva le long du Danube, nous sortons prendre l’air. Vêtus tous les deux d’épais blousons noirs taillés dans un cuir grossier, nous sommes aisément repérables. A cet endroit, le Danube immense et calme, est surveillé en permanence. Au bout de quelques minutes, une voiture de police s’avance vers nous. En sortent deux flics, en uniforme grisâtre. Alors que nous essayons de respirer l’air bulgare, ils nous observent un moment, puis se décident à nous rejoindre. L’un d’eux nous pose une question et nous nous efforçons de ne pas éclater de rire. Notre roumain est encore balbutiant, mais nous avons bien compris qu’avec nos mines de conspirateurs et notre accoutrement, ils nous prennent pour des collègues ! Nous n’essayons pas de jouer aux plus malins et leur avouons que nous sommes des étrangers en vadrouille. Du coup, vérification des pièces d’identité assortie d’une recommandation : ne pas rester là trop longtemps.

Cette petite anecdote marque en quelque sorte mon entrée dans un monde du secret dont j’ignorais jusque-là à peu près tout.

A l’époque, héritage communiste oblige, un étranger qui s’installait dans un pays de l’Est était facilement soupçonné d’être un espion. Aussi, on m’a régulièrement, et assez naïvement, posé la question. « En fait, tu travailles pour les services secrets, n’est-ce-pas ? ». J’ai assez rapidement choisi de ne pas vraiment répondre. Après tout, si je disais « non », pourquoi m’aurait-on cru ? Et pouvais-je sérieusement dire « oui, bien sûr ! » ?

Les années ont passé et bon nombre de mes interlocuteurs ont, volontairement ou pas, alimenté ma légende. Avoir travaillé pendant trois ans avec quelqu’un qui est devenu par la suite patron de la DGSE (Bernard Bajolet) aura, pour certains, constitué une preuve évidente de mon double jeu.

Dans ma propre famille, j’ai constaté que l’on s’interrogeait parfois à mon propos. Avoir publié, en 2020, Terminus Budapest, un roman aux frontières de la diplomatie et du renseignement, a bien sûr aggravé mon cas. Lors de la parution du livre, sur l’antenne d’une radio, une journaliste m’a, elle aussi, demandé si j’avais travaillé « pour les services ». « Pas à ma connaissance » aura été, ce jour-là, ma réponse, histoire de souligner que l’on peut livrer des informations sans le savoir. Plus récemment, sur Twitter, un auteur de polars m’a envoyé un message privé pour me faire remarquer que « mon parcours pourrait suggérer que [j’ai] fait du renseignement ». 

Alors, dans tout cela, où est la vérité ? Quelle est la réalité ? Je vous laisse vous faire votre propre idée, mais dites vous aussi que si vous ne savez pas, c’est peut-être simplement parce que vous n’avez pas à en connaître…