Articles

Ma vie d’agent secret

Décembre 1990, ou peut-être janvier 1991. A Giurgiu, à soixante kilomètres au sud de Bucarest, le Danube marque la frontière. De ce côté, c’est la Roumanie. En face, on aperçoit la petite ville de Ruse (ou Roussé), en Bulgarie. Avec un ami, d’un coup de voiture, nous sommes venus repérer les lieux. Nous vivons en Roumanie depuis quelques mois et, petit à petit, nous explorons notre environnement. Il fait très froid. Moins dix, moins quinze. L’hiver à l’Est. Après avoir garé la Lada Niva le long du Danube, nous sortons prendre l’air. Vêtus tous les deux d’épais blousons noirs taillés dans un cuir grossier, nous sommes aisément repérables. A cet endroit, le Danube immense et calme, est surveillé en permanence. Au bout de quelques minutes, une voiture de police s’avance vers nous. En sortent deux flics, en uniforme grisâtre. Alors que nous essayons de respirer l’air bulgare, ils nous observent un moment, puis se décident à nous rejoindre. L’un d’eux nous pose une question et nous nous efforçons de ne pas éclater de rire. Notre roumain est encore balbutiant, mais nous avons bien compris qu’avec nos mines de conspirateurs et notre accoutrement, ils nous prennent pour des collègues ! Nous n’essayons pas de jouer aux plus malins et leur avouons que nous sommes des étrangers en vadrouille. Du coup, vérification des pièces d’identité assortie d’une recommandation : ne pas rester là trop longtemps.

Cette petite anecdote marque en quelque sorte mon entrée dans un monde du secret dont j’ignorais jusque-là à peu près tout.

A l’époque, héritage communiste oblige, un étranger qui s’installait dans un pays de l’Est était facilement soupçonné d’être un espion. Aussi, on m’a régulièrement, et assez naïvement, posé la question. « En fait, tu travailles pour les services secrets, n’est-ce-pas ? ». J’ai assez rapidement choisi de ne pas vraiment répondre. Après tout, si je disais « non », pourquoi m’aurait-on cru ? Et pouvais-je sérieusement dire « oui, bien sûr ! » ?

Les années ont passé et bon nombre de mes interlocuteurs ont, volontairement ou pas, alimenté ma légende. Avoir travaillé pendant trois ans avec quelqu’un qui est devenu par la suite patron de la DGSE (Bernard Bajolet) aura, pour certains, constitué une preuve évidente de mon double jeu.

Dans ma propre famille, j’ai constaté que l’on s’interrogeait parfois à mon propos. Avoir publié, en 2020, Terminus Budapest, un roman aux frontières de la diplomatie et du renseignement, a bien sûr aggravé mon cas. Lors de la parution du livre, sur l’antenne d’une radio, une journaliste m’a, elle aussi, demandé si j’avais travaillé « pour les services ». « Pas à ma connaissance » aura été, ce jour-là, ma réponse, histoire de souligner que l’on peut livrer des informations sans le savoir. Plus récemment, sur Twitter, un auteur de polars m’a envoyé un message privé pour me faire remarquer que « mon parcours pourrait suggérer que [j’ai] fait du renseignement ». 

Alors, dans tout cela, où est la vérité ? Quelle est la réalité ? Je vous laisse vous faire votre propre idée, mais dites vous aussi que si vous ne savez pas, c’est peut-être simplement parce que vous n’avez pas à en connaître… 

[Bucarest] Le vieil homme et Andrei

L’image d’Andrei ce matin. Pas l’image en vrai. Pas une photo. J’ai perdu toutes les photos de cette époque là. Juste l’apparition d’Andrei dans un coin de ma tête, ou de mon écran. Ou dans la rue. C’était il y a longtemps, Andrei. Il était fantasque. Pourquoi « était » d’ailleurs. Il vit peut-être toujours. Tu es là, Andrei ? Un jour il rigolait, le lendemain il était au trente-sixième dessous. Il était médecin aussi. Un vrai toubib, mal rasé, débraillé, mais avec blouse blanche et stéthoscope. Il m’a raconté mille histoires drôles, des histoires juives souvent. Pendant des semaines, il m’a initié à Bucarest. A son Bucarest. Marié autrefois à une actrice célèbre, il connaissait tout le petit monde de la culture. Le pays venait de sortir de la dictature et la parole, partout, se libérait. Andrei et ses copains aimaient la fête. Ils n’avaient pas forcément les moyens d’acheter la viande pour les brochettes. Alors, j’apportais un morceau de bœuf trouvé dans une vague boucherie, et eux s’occupaient du vin. Andrei m’a fait découvrir la tsuica – l’alcool de prune national – et m’a surtout démontré que la palinka, redoutable eau de vie fabriquée par la minorité hongroise, était bien meilleure.

Grâce à Andrei, j’ai très vite fait la connaissance de quelques gloires du théâtre roumain. Les noms d’Alexandru Repan ou Gheorghe Dinica devraient éveiller l’attention de mes lectrices et lecteurs roumains. Ces deux là maniaient forcément à la perfection la drôlerie et le drame. Cabotins, ils adoraient faire leur numéro, en particulier devant un étranger. C’était une situation étrange : je parlais, je dinais, je buvais en compagnie de ces grands acteurs, mais, fraichement arrivé, je n’avais encore aucune idée de ce qu’ils représentaient sur la scène roumaine. Deux ou trois fois quand même ils ont accepté de tomber le masque pour me parler un peu de leur vie, entre censure, envie d’exil et compromis. Des mois plus tard, j’ai aperçu l’un d’eux, ivre mort, noyé dans son désespoir, à la terrasse d’un restaurant. Tout le monde le reconnaissait et tout le monde faisait mine de ne pas le voir.

Un matin, Andrei est venu me chercher. « Viens, j’ai une visite à faire ». Nous avons pris un taxi. Andrei n’avait pas de voiture, et moi, pas encore. « Nous allons voir mon père », a soufflé le doc. Après un quart d’heure de trajet, nous sommes arrivés dans un quartier que j’ai du mal à situer trente ans plus tard. Des immeubles masqués par de grands arbres. Pas des blocs de béton tristes et froids comme j’en avais déjà vu beaucoup, mais des résidences plutôt correctes sans être luxueuses. J’ai suivi Andrei et nous nous sommes retrouvés dans un appartement pas très grand mais bien tenu. Enfoncé dans un fauteuil face à une porte-fenêtre, un vieil homme, maigre et fatigué, s’est doucement tourné vers nous. « Papa, je te présente un ami qui vient de France». En français. Andrei a embrassé son père sur le front. Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Le père et le fils se sont peu parlés. Andrei voulait-il simplement s’assurer que tout allait bien ? Ou que je rencontre son père ?Dans le taxi du retour, Andrei a laché quelques informations d’une voix lasse. Son père avait été ministre sous Ceausescu. Pas un ministre important, mais ministre quand même. Communiste d’origine hongroise, il avait été emprisonné cinq ans pendant la Seconde guerre mondiale.

Ce jour là, j’ai eu l’impression qu’Andrei me faisait confiance mais voulait aussi me faire comprendre que rien n’allait être simple dans la Roumanie post-révolutionnaire. Lui-même, ses amis les comédiens, son père, tout le monde avait vécu sous l’ancien régime et tout le monde avait un passé. Les plus jeunes se sentaient peut-être plus libres, plus légitimes aussi pour revendiquer encore plus de liberté. Pour les anciens, la vie était plus lourde.

Le père d’Andrei est mort en 1995. C’est Wikipedia qui me l’apprend aujourd’hui.

J’écris des livres de série B

Saint-Trojan-les Bains (Ile d’Oléron). Photo @ Marc Capelle

Il m’aura fallu un peu de temps – un peu de travail sur moi-même ? – pour parvenir à formuler une idée toute simple : j’écris des livres de série B. En effet, pourquoi ne pas utiliser pour les livres cette classification habituellement réservée aux films ? Evidemment, si vous traduisez « série B » par « film de piètre qualité », vous allez (peut-être!) m’implorer de mettre fin à cet exercice de détestation. Mais il ne s’agit pas de cela. Je ne suis pas encore masochiste à ce point. Je rappelle donc que les films dits « de série B » étaient à l’origine des films tournés avec de petits moyens. Certains étaient très bons, d’autres mauvais. Mais, surtout, ils n’étaient pas toujours projetés dans les salles plutôt réservées aux films de série A et ils bénéficiaient d’une promotion moins importante que les « grands films ». 

Quel rapport avec le livre ? Bien entendu l’économie de la production d’un livre a peu de rapport avec celle d’un film. Mais, si par moyens on prend en compte le temps consacré à l’écriture d’un roman ou d’un récit, la comparaison peut faire sens. Ainsi, j’ai conscience d’avoir, jusqu’à présent, écrit mes livres rapidement, peut-être trop rapidement pour certains. Si j’ajoute des maisons d’édition de taille modeste – comme le sont la plupart d’entre elles – et une distribution parfois laborieuse qui a peu à voir avec l’exposition dont bénéficient les têtes de gondoles de la littérature, le qualificatif de « série B » prend tout son sens.

Rêvons deux minutes. 2025. Je bénéficie d’un budget qui me permet de travailler pendant deux ans à l’écriture d’un roman tout en subsistant à mes besoins. L’éditeur qui a pris le risque d’investir sur mon nom, s’engage aussi à financer un tour de France qui m’autorise à aller de librairie en librairie pour présenter et dédicacer mon livre. Des moyens importants en relation presse me donnent accès, bien plus qu’auparavant, aux plateaux de télévision, aux studios de radio, aux colonnes des journaux. Avec ce livre écrit, édité, distribué, avec un budget sérieux, j’entre ainsi dans la grande cour des auteurs de « série A ». Mon roman est-il pour autant de qualité ?

Retour à la réalité. La majorité des livres de « série A » sont écrits dans des conditions difficiles, laborieuses, par des auteurs qui doivent faire autre chose pour vivre. Un boulot parfois sans rapport avec l’écriture. On pourra s’en réjouir en se disant que cette reconnaissance, au bout du chemin, récompense de longs et gros efforts. On peut se dire aussi que l’auteur, l’écrivain, reste (et souvent très longtemps, voire toujours) un amateur. Les professionnels – celles et ceux qui vivent uniquement de leur plume – font exception à la règle. C’est sans doute ici que la comparaison avec l’industrie du cinéma s’arrête. Donc il y a de fortes chances pour que, si je reste à l’affiche, ce soit en « Série B ». Et ce ne sera pas un drame !

Planète Paprika

« L’Est ? C’est tout droit. Tu y es presque… »

Une fois engagé sur l’autoroute, j’enclenche la cassette. Toujours la même. Auberge (Chris Rea). C’est le vrai signal du départ. Sur la voie de gauche, les grosses allemandes fonçent à plus de deux cents à l’heure. Litanie des panneaux indicateurs. Mannheim, Ansbach, Nurnberg, Passau, Linz… toujours un peu plus à l’Est. Mille quatre cents kilomètres d’une traite. Trois frontières avec policiers, douaniers, passeports et coups de tampon. Quand, dans les stations service, on peut acheter des pastèques, on sait qu’on est en Hongrie. Arrivée à Budapest à la tombée du jour.

Je réserve Smooth operator (Sade) pour les routes sinueuses des Carpates. Le saxo et la voix sirupeuse de Sade me bercent agréablement dans les virages. Parfois, une charrette m’oblige à rouler au pas pendant de longues minutes. Impossible de doubler, faute de visibilité. Je traverse des villages figés au début du vingtième siècle. Des enfants font de grands signes au passage de la voiture. Sur la route, quelques ateliers de vulcanizers attendent la prochaine crevaison.

La bouteille de whisky circule vite dans cette boite de nuit belgradoise. Clientèle d’habitués. Types body-buildés, filles body-gardées, expatriés trop friqués, serveurs pas pressés. L’épaisse fumée des cigarettes masque les visages et la musique étouffe les discussions. Vers quatre heures du matin, je décide de partir. J’ai beaucoup trop bu mais je n’ai pas sommeil. Je reprends la route pour Sarajevo. Dans mon état c’est une idiotie, mais je n’ai pas envie de rester dans la capitale serbe. Pour entamer les cinq heures de trajet, ce sera Ederlezi (Goran Bregovic). Il fait nuit noire. Je suis seul sur la route qui serpente entre collines et forêt. S’il m’arrive quelque chose… Mais il ne m’arrivera rien. 

Cet hiver là est particulièrement rude. Les routes sont verglacées, la neige masque toute la végétation. Le paysage est magnifique et effrayant. Je croise deux chevaux morts de froid, oubliés dans un champ. Cinq cents kilomètres de Sarajevo à Skopje, en passant par Pristina. Huit à neuf heures de route en temps normal, mais cette fois il me faudra quatorze heures. Je roule doucement et m’efforce de ne pas trop regarder le précipice qui, parfois, longe la route. Cadeau de l’ami Richard, la magnifique Symphonie N°3 d’Henrik Gorecki m’accompagne. En version CD cette fois. Les années ont passé, finies les cassettes. Devant le quartier général des forces de l’OTAN à Sarajevo, des petits malins vendent en toute impunité des CDs piratés à 5 km (konvertibil maraka, l’équivalent de 2,5 euros) l’unité.

Je ne roule plus vers l’Est, mais, entretemps Shantel a sorti Planet Paprika. Parfois, pour retrouver les couleurs et les parfums de l’Est, je prends le volant et j’écoute les fanfares balkaniques.

« Some say that I come from Russia
Some think that I come from Africa
But I’m so exotic I’m so erotic
‘Cause I come from the Planet Paprika ! »

« Twitter », le film

Pour mon retour dans les salles, après tous ces mois de fermeture, je me suis fait plaisir. Pour tous ceux, j’en suis, qui ont passé beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux pendant ces mois de confinement, le film “Twitter”, de Louis Choublanski, est un vrai bonheur. Avec ce premier film très réussi, le réalisateur, transpose l’univers de Twitter dans la vie réelle (IRL, comme on dit en ligne). Ainsi, tous les personnages jouent le rôle de tweeteurs (je n’utilise jamais l’horrible twittos) et tous les dialogues sont des tweets qu’ils envoient, lisent ou commentent à longueur de journée. L’unité de lieu (la place d’un village) et de temps (une seule journée), donne à l’ensemble beaucoup de rythme et de cohérence. On ne s’ennuie pas une seconde. Les répliques fusent et on se rend compte que tout ce petit monde, installé à la terrasse d’un bistrot, ou en train de déambuler autour d’une statue de la République, passe son temps à dérouler l’actualité de la veille ou du jour.

Certains personnages jouent leur propre rôle de tweeteurs. Les habitués reconnaitront Guy Birenbaum qui essaie d’apporter un peu de bon sens aux débats du moment et explique qu’il en a assez d’être confondu avec Jean Birnbaum. La libraire de Place Ronde envoie quelques vacheries aux éditeurs et surtout aux distributeurs de livres incapables de faire leur travail correctement. Des diplomates, des experts (on reconnait Philippe EtienneBruno TertraisLaurence AuerLuca Niculescu…) échangent des points de vue sur l’état du monde et des journalistes essaient de s’immiscer dans leurs discussions. Stéphanie Trouillard raconte à qui veut bien l’écouter la vie de déportés dont elle a retrouvé la trace et dont elle nous aide à entretenir la mémoire.

De temps en temps un troll traverse la place à toute vitesse et en proférant des insultes incompréhensibles avant de disparaître dans une ruelle voisine.

Dans un coin, assis sur le trottoir à côté du marchand de journaux, CroisePattes SDF, commente tout ce qu’il voit du ton mi-figue mi-raisin de celui à qui on ne la fait pas. 

La scène finale au cours de laquelle tous les tweeteurs se taisent soudainement pour regarder, médusés, une petite fille qui, livre en main, fait le tour de la place en lisant à haute voix un chapitre du Petit Prince, est un petit bijou.

Ce film, réalisé avec peu de moyens, nous aidera peut-être à prendre un peu de distance avec la logorrhée que nous subissons ou que nous alimentons chaque jour sur Twitter et sur les autres réseaux sociaux. Revenir à l’essentiel, ne pas perdre contact avec la vraie vie, voilà peut-être le message qu’essaie de nous transmettre Louis Choublanski.

Chez Dona

Photo © Marc Capelle

En fin de journée, nous allions chez Dona. Henri, en équilibre sur le marchepied, me laissait conduire le vieux Massey Ferguson rouge et, du haut de mes quatorze ans, j’étais fier. J’étais sale, fatigué, je sentais le blé fraichement moisonné et j’avais l’impression d’être libre. Après un parcours de deux ou trois kilomètres sur une petite route sinueuse, nous arrivions chez Dona. Le vieil homme habitait un corps de ferme délabré, au bord d’une mare à peine plus grande qu’une flaque. Vers 18 heures, il y avait toujours trois ou quatre tracteurs garés devant son repaire. Comme Henri et moi, les gars rentraient de la pesée. Délestés de leur chargement de céréales, ils avaient besoin d’une pause. Obèse, tricot blanc ou bleu et pantalon de toile, attablé dans sa grande cuisine, Dona accueillait les visiteurs sans dire un mot. D’un coup de menton, il désignait à chacun une chaise. Les habitués faisaient circuler la cafetière et la bouteille de genièvre. Un jour, un nouveau venu était apparu à la porte. Un jeune. “T’es qui, toi ?” avait aboyé Dona, sans le regarder. “Je suis le neveu de Maurice”. Maurice, trente hectares de terres et loueur de machines agricoles. Un poids lourd.

Quand venait mon tour de me servir une bistouille, je ne me faisais pas prier. Henri me faisait un clin d’oeil et riait de bon coeur.

Pendant une bonne demi-heure, une heure parfois, les paysans organisaient leur journée du lendemain. Un jour, il fallait que tout le monde aille prêter main forte au vieil André pour moissonner sa grande pièce et rentrer son orge. De toutes façons, il n’y avait qu’une seule moisonneuse-batteuse pour toutes les exploitations du coin. Un autre jour, c’était récolte de haricots et, là, c’était plutôt chacun pour soi.

Sur le coup de sept heures “vieille heure”, comme disaient les fermiers qui ne tenaient pas compte de l’heure d’été, Dona faisait un effort pour se lever et ramassait la cafetière. Il se trainait jusqu’à la fenêtre et, de sa grosse voix, annonçait la météo du lendemain. “C’est bon, pas d’orage !”. Henri assurait qu’il ne se trompait jamais. Pour tout le monde c’était le signal du départ. Nous laissions tout en vrac sur l’immense table de bois massif et, après avoir remercié Dona, nous filions vers nos tracteurs.

Je n’ai jamais demandé à Henri qui était ce Dona. Un cousin. Un parrain peut-être. Chez lui, le café-genièvre, la bistouille comme on dit là-bas, était gratuit. Mieux qu’une colonie de vacances, mieux qu’un diplôme, deux étés de suite, je suis allé chez Dona. 

Avant, le centre c’était Moscou

Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

“Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmaniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises.« 

Il y a vingt ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus pard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

“Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence, j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

Ecrire, raconter les départs. Un projet, peut-être.

Où t’es ? Pépé où t’es ?

Avec mon pépé, sur la plage de Petit-Fort Philippe (Nord)

Les vieilles photos dans les boites à chaussures ou dans les albums hors d’âge. Des images en noir et blanc, des photos aux bords crénelés. Une mémoire de la vie d’avant. Des archives nécessaires pour nourrir le souvenir des visages et des moments.

Je fouille dans les tiroirs et m’arrête un instant sur quelques photos de mon grand-père paternel, mon pépé disparu en 1995. Disparu ou effacé. Il avait fait savoir qu’il ne voulait être enterré nulle part. Président d’une association d’anciens combattants et prisonniers de guerre, il avait, pendant des années, fréquenté les cimetières pour y prononcer des discours, le 11 novembre ou le 8 mai. Un engagement qui a sans doute guidé son choix de ne pas, à son tour, être aligné parmi les tombes ou sur le mur d’un colombarium.

Pourtant, j’aimerais que l’on garde une trace de ce pépé, homme droit, courageux et travailleur. Pas seulement quelques photos dans un album. Une trace publique pour que demain et après-demain on sache que Louis Capelle a fait son chemin sur cette planète. Désormais, le numérique permet d’entretenir la mémoire des disparus. Pourtant, si vous cherchez mon pépé sur Internet, vous ne trouverez rien et je le vis comme une injustice. Je m’étais efforcé, il y a quelque temps, de semer quelques cailloux virtuels pour éviter à mon autre grand-père, Marcel Lasoen, de sombrer dans l’oubli. Un grand-père que, pourtant, je n’ai pas connu. J’ai déjà raconté cette petite aventure ici. Aujourd’hui je veux en faire autant avec mon pépé. C’est le principal objet de ce billet de blog. Si vous le lisez, vous entretiendrez une petite flamme. Si vous le partagez, la flamme du souvenir brûlera plus longtemps encore.

Mon pépé m’emmenait à la plage, dans le Nord de la France où il habitait. Il avait été blessé et fait prisonnier, en 1940, lors de la bataille de Dunkerque. Chevalier de la Légion d’honneur, il avait exercé mille métiers. Je me souviens de la filature « Textile des Dunes », à Steenvoorde, dans les Flandres. Alors qu’il y travaillait, je l’accompagnais parfois à son bureau et une fois ou deux j’avais pu, fasciné, visiter les ateliers. Bien plus tard – il avait alors soixante-dix ans environ – il entrait jusqu’au torse dans les eaux glacées, armé d’un immense filet, pour y pêcher les crevettes grises que ma grand-mère épluchait par kilos à une vitesse extraordinaire.

Mon grand-père, Louis Capelle (1911-1995)

Train de nuit pour Iasi

Décembre 1990. Il fait froid l’hiver en Roumanie. Un vrai grand froid, souvent en dessous de moins vingt degrés. En 1990, le pays sortait, fatigué et abimé, de cinquante ans de régime communiste. Et j’ai choisi cet hiver-là pour prendre le train de nuit Bucarest-Iasi. Des amis bien intentionnés m’avaient prévenu : « Il va faire froid, même dans le train !« . Je ne suis pas du genre frileux, mais j’avais quand même emporté une couverture de survie.

Arrivé à la gare, j’ai été rejoint par Raoul Girardet, éminent historien, qui devait donner une conférence au Centre culturel français de Iasi qui venait de voir le jour sous la direction de Georges Diener, jeune et entreprenant diplomate. Les cheveux blancs du professeur Girardet, aujourd’hui disparu, lui conféraient l’autorité des aînés. L’historien ne cherchait pas à dissimuler son côté « vieille France » réactionnaire. Royaliste, il avait aussi affiché de nettes sympathies pour l’OAS pendant la guerre d’Algérie. C’est dire si je me sentais en bonne compagnie !

Nous devions voyager ensemble et partager un compartiment de deux couchettes. Des conditions en théorie très confortables donc. Infiniment plus confortables en tout cas que celles réservées à la plupart des voyageurs. Mais une fois dans le train, j’ai vite compris que la nuit allait être un peu spéciale.

Il faisait évidemment nuit noire dehors, mais on ne voyait guère mieux à l’intérieur. Une loupiote jetait dans le compartiment une lumière blafarde et il était bien difficile de lire. Mais surtout, il faisait froid. Pas question de quitter la parka. Il n’y avait bien entendu pas de wagon restaurant où nous aurions pu boire un café ou un thé brûlant histoire de nous réchauffer.

Aussi, après avoir un peu échangé nos impressions roumaines (j’avais l’avantage sur Raoul Girardet de vivre sur place depuis quatre mois), il ne nous restait plus qu’à nous coucher tout habillés. Nous coucher, mais dormir, non ! J’ai renoncé à sortir ma couverture de survie par peur du ridicule. Le train avançait lentement, en se dandinant de gauche à droite, dans un grincement permanent de la ferraille. Il n’y avait rien d’autre à voir par la fenêtre que la mystérieuse nuit roumaine. Au bout d’un certain temps, le contrôleur a ouvert brutalement la porte du compartiment pour contrôler nos tickets.

Vers deux heures du matin, et alors que je n’avais toujours pas fermé l’oeil, le professeur Girardet, pris d’une envie pressante, est parti à la recherche des toilettes. Deux minutes plus tard, je l’ai vu revenir, hilare. « Venez ! Venez voir ! C’est incroyable !« . Je l’ai donc suivi dans le couloir glacial et, comme lui, je suis resté ahuri devant les toilettes dont la porte grande ouverte donnait sur un gros tas de bois qui recouvrait totalement la cuvette. Toilettes inutilisables donc. Le bois devait, en principe, être utilisé pour alimenter une chaudière. Mais manifestement, il ne servait à rien car la température ne devait pas dépasser 7 ou 8 degrés dans le train. La situation était totalement absurde, et ma connaissance du roumain n’était pas encore suffisante pour demander des explications au sefu (j’avais déjà compris que l’on pouvait appeler « chef » tous ceux qui avaient une vague responsabilité, avec ou sans uniforme).

A l’aube, totalement frigorifiés et pour le moins fatigués, nous sommes arrivés à Iasi. Georges Diener, tout sourire, nous attendait à la gare. Il devait déjà savoir dans quelles conditions nous avions voyagé et, manifestement, cela le mettait en joie !