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Au bout de la jetée

Aller au bout de la jetée. Ici, on va au bout de la jetée comme on va acheter le pain. Une jetée longue, triste et grise qui borde un chenal long, triste et gris. Au fond, la mer du Nord, trait gris sous les nuages. Autrefois, après un kilomètre de pierre et de ciment, la jetée se métamorphosait en terrible monstre de poutres noires et de ferraille qui avançait dans les eaux froides et agitées. Sous ses pieds, le promeneur intimidé voyait et entendait les vagues s’écraser contre les piliers. Poussés par le vent, des paquets de mer claquaient souvent contre le parapet et trempaient les plus téméraires.

Mais le temps et les tempêtes ont vaincu le bout de la jetée. Le vieil ouvrage de bois a cédé la place à de vulgaires blocs de béton. Un petit chemin de fer et de poutrelles a été sauvegardé pour les yeux des visiteurs, mais le cœur n’y est plus. Aller au bout de la jetée n’est plus une aventure. Les coureurs à pied ont remplacé les rêveurs. Chronomètre à bout de bras, ils se précipitent jusqu’au bout puis font demi-tour. Là où, hier, s’étendaient des hectares de dunes, ils ont une centrale nucléaire pour horizon.

La dame en bleu

Elle arrive généralement vers 16 heures. L’heure du thé. Son petit chapeau délicatement posé sur ses cheveux blancs, elle s’installe à sa table, toujours la même, côté rue. Maréchal Tito, la rue. Elle l’a d’ailleurs peut-être connu, le maréchal. Avec son tailleur bleu, la petite dame est un exemple d’élégance. Les clients du café Imperijal sont généralement plus discrets que ceux qui fréquentent les nouveaux bars bruyants et clinquants de la ville. L’Imperijal, avec ses boiseries, son patron qui veille sur son petit monde, garde la mémoire de la vie d’avant. A l’époque on savait se tenir, on se saluait entre voisins et on venait au café pour lire le journal.

Mirko, le grand serveur au dos un peu voûté, dépose le plateau avec la théière bien dosée en earl grey devant la petite dame. Elle lui sourit faiblement comme d’habitude. Ils se connaissent bien tous les deux. Avant la guerre déjà, elle venait chaque jour à L’Imperijal et Mirko, pantalon noir et veste immaculée, l’accueillait toujours d’un chuchotement. « Bonjour Madame, vous êtes magnifique aujourd’hui ! Prenez place, je suis à vous dans une minute ».

Pendant qu’à petites gorgées elle déguste son thé, la dame en bleu ne dit rien. De temps en temps, elle salue un client d’un petit signe de tête et se replonge dans ses pensées.

A quoi pense t-elle ? Elle est restée là pendant le siège de la ville. C’est une résistante. Une résistante silencieuse. Un jour, bientôt peut-être, elle ne sera plus là. Elle ne viendra plus prendre le thé à L’Imperijal. Elle sera passée sans bruit. Et nous serons encore un peu plus seuls.

La dernière montée

La vieille grimpe sans hâte. L’escalier de pierre est raide. Elle s’agrippe parfois à la rambarde, souffle un moment, puis repart tête baissée, son petit cabas pendu à la main gauche. Chaque matin tu vois passer cette grand-mère tout en noir. Quel âge a t-elle ? Quatre-vingts ans ? Davantage ?

La petite ville paisible, tapie au fond de la cuvette, étire ses quartiers jusqu’au sommet des collines aux rudes pentes verglacées l’hiver et brûlantes l’été. Souvent tu dois, toi aussi, monter, te hisser sur les hauteurs. Au début, c’était une épreuve. Etranger fraichement installé, tu marchais trop vite, regard pointé vers le ciel, et au bout de quelques minutes tu rendais les armes, le cœur à cent à l’heure, les jambes en coton, vaincu par cette impossible montée. Avec le temps tu as appris à grimper lentement. Les vieux et les vieilles que tu croisais chaque jour sur les trottoirs escarpés ou sur ces interminables escaliers, restaient pour toi une énigme. Comment faisaient-ils ? Avaient-ils, comme les paysans quechuas, le cœur hypertrophié pour affronter l’effort et l’altitude ? Quel était leur secret ?

Les années ont passé et tu grimpes maintenant sans souffrir. Tu aimes aller chercher les hauteurs, les nuages accrochés sur les cimes des arbres. Tu aimes te retrouver là-haut pour échapper au monde et surtout tu aimes monter sans y penser. Souvent tu te dis que tout s’arrêtera là, en pleine escalade, sur un de ces escaliers qui maintenant te sont familiers.

Les chevaux morts

C’était un hiver plus froid encore que tous les autres. La route était verglacée, une neige épaisse, lourde, enveloppait les collines et les champs alentours. Le vent soufflait en rafales. Il s’efforçait de conduire en souplesse sans dépasser les 40 km/heure. Les nombreux virages étaient autant d’accidents qui l’attendaient au tournant. Il ne risquait pourtant pas de percuter une autre voiture. Seul. Il était absolument seul sur cette petite route à une cinquantaine de kilomètres de Visegrad. Il avait décidé de passer par là pour se rendre à Skopje. Un trajet d’une bonne dizaine d’heures en temps normal. Au minimum quinze par ce froid. Ce n’était pas l’itinéraire le plus court, mais il voulait revoir la Drina, s’arrêter un instant sur le pont, penser à Andric, se redire que tout avait déjà été écrit.

Et puis, il les a vus. Au bord du chemin, deux chevaux morts. Couchés dans un champ, en partie ensevelis sous la neige, deux gros chevaux noirs. Deux taches brunes dans ce paysage blanc et lugubre. Il n’a pas osé s’arrêter. Freiner, c’était à coup sûr glisser dans le fossé. Il a continué à rouler lentement. L’autoradio ne captait aucune fréquence. Le silence et la fatigue commençaient à lui peser. Peut-être aurait-il quand même dû stopper un instant devant ces chevaux morts ? Mais pourquoi faire après tout ? Et puis, cette terre avait vu tant de morts… Deux cadavres de chevaux abandonnés n’allaient pas changer la face du monde. C’est ce qu’il s’était dit. En entrant dans Visegrad, il a cherché le panneau Priboj. Il savait qu’à partir de là la route allait être plus étroite et plus dangereuse encore. Il a poursuivi son chemin. Tant pis pour le pont. Tant pis pour Ivo Andric. Les chevaux morts. L’image le poursuivait. Il aurait dû s’arrêter.

Sonja

« Sonja n’a pas eu beaucoup de chance ces dernières années. Lorsqu’on la voit, grande, mince, enjouée, un peu légère même, on se dit que tout va bien pour elle. Elle est étudiante à l’Académie des Beaux-Arts. Blonde aux yeux bleu clair, elle monte à cheval, elle interprète à merveille les nocturnes de Chopin et chaque jeudi et samedi soirs, on est sûr de la rencontrer au Jez Klub parce qu’elle aime aussi beaucoup le jazz. Les hommes la remarquent évidemment, d’autant que Sonja n’est pas avare de sourires. Rares, très rares pourtant sont ceux qui ont eu droit à ses faveurs. On raconte que le premier d’entre eux qui l’a emmenée chez lui un soir, après quelques verres et quelques histoires, est resté muet et impuissant d’émotion en la voyant timide et nue sur le lit. Pendant la guerre, l’explosion d’une mine à un mètre de Sonja a failli lui arracher les deux jambes. Elle s’en est sortie grâce à l’étonnante rapidité des secours et au talent des chirurgiens de l’hôpital Kosevo. Mais du haut des cuisses aux chevilles, les brûlures ont laissé des traces indélébiles. Alors, ce type qui avait vu en Sonja une belle affaire n’a pas su, n’a pas voulu. Enfin, il l’a laissé tomber quoi. Il est resté planté devant elle pendant une minute avant d’aller s’asseoir dans un coin de la chambre en murmurant, Dieu sait pourquoi, pardon, pardon. Alors, sans rien dire, elle s’est rhabillée et elle est partie. Mais, comme on l’a vu, Sarajevo est une petite ville. Tout se sait, tout se dit, vite, tellement trop vite. Depuis, sans les avoir jamais vues, car elle porte bien sûr toujours des pantalons, tout le monde connaît les jambes de la belle Sonja. Deux ou trois hommes moins fragiles ou plus généreux peut-être ont quand même fini par l’aimer. Mais seulement en passant. Une nuit sans engagement. Pourtant, Sonja garde sa belle humeur et son apparente frivolité. Elle aime être entourée, même si elle sait qu’il y a parfois dans le regard des autres cette malsaine curiosité. Et, comme si ce malheur ne suffisait pas, elle a perdu ses parents l’an dernier, tous deux victimes d’un accident de voiture.

Alors bien sûr, ce film de Godard, c’est comme une petite lumière pour Sonja. Elle espère être retenue à l’issue de l’entretien. Est-ce que sera un entretien, d’ailleurs ? Elle ne sait pas très bien en quoi consiste l’épreuve. Est-ce qu’elle va devoir défiler, en même temps que d’autres filles devant Godard ? Est-ce que ce sera Godard lui-même qui va effectuer la sélection ? Est-ce que ce sera un entretien individuel ? Est-ce qu’il faudra bouger devant une caméra ?« 

Extrait de « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions)

[Harcèlement à l’ESJ Lille] Twitter m’a tuer

Je reviens ici sur la journée d’hier quelque peu agitée au cours de laquelle j’ai eu l’impression de servir de punching-ball à pas mal de monde sur Twitter. Je vais essayer de remettre tout cela dans l’ordre.

Comme beaucoup, j’ai découvert il y a deux jours à peine l’existence de cette Ligue du LOL, réseau créé voici une dizaine d’années par quelques jeunes journalistes férus de Twitter (des pionniers à l’époque) et qui avaient trouvé fantastique de faire circuler des blagues grosses, grasses, immondes à propos de femmes dont beaucoup étaient journalistes. Bref, une bande de petits cons (1). Plusieurs articles viennent d’être publiés pour résumer cette lamentable affaire (Le MondeLibération...) (2)

Je me suis alors fendu d’un tweet dans lequel je me suis étonné que cette affaire ne sorte que maintenant et ai posé une question : « On avait glissé ça sous le tapis ? »

C’est ce qui a déclenché l’avalanche… Nassira El Moaddem, étudiante à l’ESJ Lille en 2012 à l’époque où je dirigeais l’établissement, (elle est aujourd’hui journaliste, notamment passée par I-Télé, France 2 et la direction du Bondy Blog) s’est emparée de mon tweet pour évoquer une autre affaire sans lien avec cette Ligue du Lol (en l’état actuel de mes informations en tout cas) pour me reprocher de ne pas l’avoir traitée correctement. Toute la journée, les tweets, les retweets, les commentaires de soutien à Nassira El Moaddem m’ont cloué au pilori de Twitter. La plupart des auteurs de ces tweets ne connaissaient rien à l’affaire, mais tous avaient manifestement envie de se payer un ancien directeur de l’ESJ Lille.

Je vais donc essayer ici de vous livrer ma version des faits, pour qui voudra bien l’entendre et, surtout, croire en ma bonne foi.

En mai 2012, alors que tous les étudiants de sa promotion étaient en fin de scolarité, Nassira El Moaddem nous a fait savoir, à moi et à la direction des études, que trois étudiants venaient de lui jouer un sale tour sur le mode du canular téléphonique. Parmi ces étudiants : Hugo Clément (aujourd’hui chez Konbini) et Martin Weill (aujourd’hui chez Quotidien).

Dans une ambiance de fin de parcours et d’insertion professionnelle, ces trois étudiants avaient décidé de se faire passer pour un recruteur de média et avaient appelé Nassira El Moaddem pour fixer un rendez-vous préalable à embauche lui faisant croire à un emploi possible. Elle avait alors décelé la supercherie.

Encore une fois, les étudiants étaient en fin de parcours, l’ambiance était tendue. Il s’agissait pour toutes et tous de trouver un emploi, même précaire, quelques semaines plus tard. C’est dans ce contexte, que Nassira El Moaddem a estimé que ces trois collègues avaient tenté de la déstabiliser en la harcelant. Elle a exigé que les coupables lui présentent des excuses publiques. En accord avec la direction des études, et sur la base des éléments qu’elle nous avait fournis, nous avons décidé de convoquer les trois étudiants. L’entretien a lieu en présence de Nassira El Moaddem. Nous avons fait clairement savoir aux trois apprentis journalistes que leur comportement était inacceptable. Echange assez vif. Cet entretien ne sera pas suivi d’autres sanctions que des excuses à formuler et un rappel aux règles de savoir vivre au sein de l’école. Et c’est bien ce que Nassira El Moaddem me reproche aujourd’hui. J’ai fait savoir par écrit aux trois agresseurs (Nassira El Moaddem a publié ce mail hier) que j’estimais être en présence d’adultes et qu’il leur appartenait désormais de savoir quelle conduite adopter vis-à-vis de leur collègue de promotion. Dans un autre mail (également publié par Nassira El Moaddem qui distille ses dossiers), j’avais fait savoir à cette dernière qu’elle avait été victime d’une plaisanterie d’un goût fort douteux. C’est aussi ce qu’elle me reproche aujourd’hui : j’aurais du employer le terme de harcèlement. Sur ce point, je suis d’accord.

Sur le fond, personne de bonne foi ne peut dire que cette affaire a été ignorée par la direction de l’ESJ Lille. Dans le grand déballage du moment sur Twitter, Nassira El Moaddem affirme aussi que d’autres filles de sa promotion ont été victimes des mêmes harceleurs, mais qu’elles se sont tues. C’est possible, mais ni moi, ni la direction des études de l’époque, n’étions et ne sommes aujourd’hui au courant. Je n’avais donc en 2012, et je n’ai toujours aujourd’hui, que ce pitoyable canular téléphonique à prendre en compte pour juger de la conduite à tenir. Il me semble que ces faits-là sont sans commune mesure avec ceux que l’on découvre avec cette fameuse Ligue du LOL. Mais j’admets volontiers que Nassira El Moaddem ait pu se sentir déstabilisée par ces trois étudiants, et si je ne lui ai pas donné l’impression, en 2012, de prendre suffisamment la mesure de cela, je lui présente ici mes excuses. Mais je peux difficilement entendre que l’ESJ Lille n’a rien fait, et encore moins que cette école serait un repaire de harceleurs (cela ce n’est pas Nassira El Moaddem qui le dit, ce sont des commentateurs sur Twitter). Il faut raison garder.

La position de l’ESJ Lille

L’ESJ Lille s’est exprimée sur le sujet en décembre 2017 dans un article de Libération (Qu’est ce qu’il s’est passé entre Nassira El Moaddem et Hugo Clément sur Twitter ?). Elle y estime que « c’est un épisode pris en compte, traité et clos » et rappelle que le comportement des auteurs est «peu compatible avec le savoir-être que l’on essaie de transmettre dans cette école, autant que le savoir-faire.»

Pour rappel, le directeur des études en 2012 était Pierre Savary et il m’a succédé à la direction de l’école. Il connait donc ce dossier aussi bien que moi.

Maintenant, je suis bien convaincu que le torrent de tweets ne va pas s’arrêter avec mes quelques lignes. Les réseaux sociaux, Twitter en particulier, démontrent chaque jour leur capacité à alimenter des polémiques et à se transformer en tribunal.

A propos de la (ou des) réponse(s) à apporter : j’ai évidemment hésité avant de m’exprimer sur Twitter aux sujets des tweets de Nassira El Moaddem. Répondre, c’est prendre le risque d’alimenter la polémique et on entre très vite dans une spirale infernale. De la même façon, j’ai hésité avant de publier ce texte. Mais les mêmes qui crient aujourd’hui « au loup » pour ce que j’ai tweeté, dénonceraient demain mon silence.

Marc Capelle

(1) Additif au 23 février 2020 : un an s’est écoulé depuis cette affaire et ce jour, un des protagonistes de la Ligue du LOL, son fondateur pour tout dire, Vincent Glad, publie cet article, extrêmement fouillé pour revenir sur cette affaire (Ligue du LOL : un an après). Après lecture, je reconnais que, comme beaucoup d’autres manifestement, je m’étais contenté l’an dernier d’un regard, et d’un jugement, bien rapides sur cette histoire qui en dit long sur l’évolution des réseaux sociaux mais aussi sur le journalisme.

(2) Additif au 15 février 2021 : deux ans après cette affaire, on s’aperçoit que les médias se sont plantés. Dans la précipitation et l’aveuglement, ils ont grossi le trait, jusqu’à donner à la Ligue du LOL une dimension qu’elle n’a jamais eu … Un ratage journalistique dont beaucoup ont fait les frais Ligue du LOL : un raté médiatique qui embarrasse la profession

La galère

La gare du Nord ferme ses portes à minuit, la gare Saint-Lazare aussi. Toutes les gares de Paris sont fermées la nuit. Il sait bien qu’il ne peut espérer y dormir. Dans ce pays toutes les gares sont fermées la nuit. Pour rester au chaud, il est resté le plus longtemps possible dans ce Mac Do bruyant, rue de Dunkerque. Deux heures au moins. Deux heures dans un Mac Do, c’est long lorsqu’on est seul et que l’on a fini d’engloutir son cheeseburger trop sec et ses frites à peine tièdes. Il fait mine de regarder les autres clients et de s’intéresser à leur conversation. Mais en fait il ne voit rien, n’entend rien. Il est obnubilé par une seule idée : trouver un endroit pour dormir quelques heures à l’abri du froid de ce mois de décembre.

Il   n’a plus assez de fric pour se payer une chambre d’hôtel, même minable, et il s’interdit d’aller frapper à la porte des deux ou trois vagues connaissances qu’il a encore dans cette capitale sans pitié. Il a tellement souvent demandé de l’aide, quémandé quelques billets (« je te rembourse dans un mois, promis ! »), supplié qu’on lui permette de dormir sur un canapé, qu’il n’en peut plus. Il lui reste encore un peu de fierté. Ce soir, il le sait, ce sera la rue.

Tous les mois, il doit séjourner une semaine à Paris pour suivre cette foutue formation qui, parait-il, lui permettra de retrouver un emploi. Il vient en stop. Rennes-Paris. Cinq heures de trajet, parfois six, parfois beaucoup plus. Il part de Rennes vers 22 heures le dimanche soir afin d’être à pied d’oeuvre à Paris le lundi matin et d’économiser une nuit parisienne. Pas franchement frais et dispo, mais c’est sans importance. Souvent ce sont des routiers qui acceptent de le prendre. C’est devenu rare les stoppeurs de nos jours. Les routiers aiment bien qu’on leur parle, qu’on leur raconte des histoires ou que l’on rit de leurs blagues. Alors, son histoire, il la raconte. Elle n’est pas bien drôle. Il est dans la mouise, voilà tout. Comme il a une bonne bouille, les types lui offrent souvent un café ou une bière.

Il se décide à quitter le Mac Do. Il est un peu plus de 23 heures. Traverser la Gare du Nord, remonter le long couloir qui mène à la ligne 2. Métro La Chapelle. Direction Porte Dauphine. Descendre à Ternes ou à Courcelles. Là, il le sait, il trouvera. Bizarrement les gens se méfient moins dans les quartiers chics. Après trois ou quatre essais, la portière d’une 605 s’ouvre sans faire la difficile. Il jette son sac sur la banquette arrière et s’installe. Si tout se passe bien, il pourra dormir quatre ou cinq heures. Ensuite, retour à la Gare du Nord. Rasage et brossage des dents dans les toilettes. Un petit café, puis tuer le temps jusqu’à l’ouverture du centre de formation à deux pas. Ce soir, il tentera sa chance dans une entrée d’immeuble qu’il a repérée depuis un moment. Encore deux nuits et il pourra rentrer à Rennes. En stop.

ESJ Lille : Momo, l’homme du passé composé

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à Momo.

Pour les étrangers à la sphère « esjienne » il faut expliquer que, bien avant les 140 caractères des tweets, Momo a appris à des générations de futurs journalistes à faire des phrases courtes. Sujet, verbe, complément. « Le soleil éclaire la Terre ». Momo a aussi inventé Facebook. Il a en effet écrit des livres dont il a financé l’édition et la diffusion en lançant une souscription. Ses anciens élèves ont tous reçu des courriers leur expliquant sans rire pourquoi il fallait absolument pré-commander le dernier ouvrage du Maître. Les livres étaient imprimés à un millier d’exemplaires environ et Momo affirmait alors connaitre personnellement tous ses lecteurs. C’était, et cela reste, son réseau social, son Facebook. Il a même inventé le financement participatif que jamais il n’accepterait d’appeler crowdfunding.

Momo – Maurice Deleforge à l’état-civil –  professeur de français, a été directeur des études de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille pendant trente-quatre ans. Pour nous, ses anciens élèves, il est définitivement Momo. J’ai aussi travaillé sous sa houlette à l’époque où j’étais responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ Lille, de 1988 à 1990. Avec un ami et collègue, Bruno Lenormant, j’avais introduit les premiers ordinateurs dans la vénérable institution lilloise. Le soleil éclaire la Terre. Le Macintosh facilite l’édition. A l’époque, Momo n’était pas contre, pas spécialement pour non plus. Lui, son truc, ce sont les mots, les phrases, les accords du participe passé, c’est « donner à voir et donner à entendre ». Quand il était content d’une copie il demandait à son auteur de la lire à haute voix et disait « je biche ! ». Continuer la lecture de ESJ Lille : Momo, l’homme du passé composé

ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à André.

André Mouche a été directeur de l’ESJ de 1980 à 1990. Je l’ai d’abord connu pendant mes études dans la vénérable maison lilloise. Il oeuvrait dans l’ombre d’Hervé Bourges, alors directeur de l’école, puis il lui a succédé. J’ai retrouvé André en 1988 lorsqu’il m’a proposé de devenir responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ. L’homme m’ est apparu à la fois franc et taciturne. Il s’enfermait dans son bureau, des heures, voire des semaines durant. Comme mes collègues, j’ai appris à travailler sans lui. André était là mais il n’était pas là. C’était ainsi. Continuer la lecture de ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

Gueule de bois

Pour la douzième fois Miguel remplit son verre. En fait, c’est peut-être la treizième. Il ne sait plus très bien. Lentement, l’alcool fait son œuvre et Miguel ne distingue plus que les silhouettes agitées des couples qui dansent la salsa. Le Coca-Cola mélangé au rhum le fait roter et certains clients offusqués voudraient bien que José, le patron, mette ce malotrus dehors.

Mais Miguel est un habitué. Depuis qu’il a été muté à Lima, voici cinq ans, il vient chaque soir vers 21 heures s’installer à une table de cette pena perdue dans le quartier chic de San Isidro.

Les femmes se retournent parfois sur cet homme d’une quarantaine d’années, élégamment vêtu et qui ne parle jamais. Seul avec sa bouteille et son verre, Miguel passe son temps à le perdre. Un observateur attentif remarquerait sans doute le léger tremblement des mains que Miguel s’efforce de dissimuler. Mais c’est sans importance car personne ne se soucie de lui.

A l’heure de la fermeture, Miguel est invariablement affalé sur son banc, plongé dans un sommeil d’ivrogne. Chaque soir, le patron est obligé de le traîner par les pieds jusqu’à la porte. Deux gardes civils, pour qui cette corvée est devenue routinière, emportent alors Miguel jusqu’à la caserne en prenant soin de ne pas le réveiller.

Quelques heures plus tard, à 5 h 30 précisément, c’est un homme rasé de près, les yeux légèrement vitreux, qui exige qu’on cire ses bottes. Son éternelle cravache à la main, le colonel Miguel Rojas Gutierrez arpente pour la première fois de la journée les bâtiments sinistres qui abritent son régiment. Il ne boira pas une goutte d’alcool avant 21 heures.

– Billet paru dans Le Monde (supplément Dimanche. Rubrique « Croquis ») le 12 juin 1983