Je ne retrouverai pas l’Est

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Mai 1990 à Bucarest, avec un groupe d’ étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, et des étudiants de la faculté de journalisme de Bucarest. Quelques mois auparavant, le bâtiment abritait encore l’Académie des cadres du parti communiste roumain.

Il y a trente ans exactement, en mai 1990, j’accompagnais à Bucarest un groupe d’étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Nous sommes restés deux semaines sur place, dans une Roumanie en plein chambardement post-Ceausescu. J’ai évoqué cet épisode dans un livre, Jours tranquilles à l’Est. Je ne savais pas, alors, que j’allais, juste après ce premier séjour, m’installer pour trois ans sur place et passer ensuite plusieurs années sur les routes, dans les cafés, dans les aéroports des pays d’Europe de l’Est, de la Bulgarie à la Pologne, de la Croatie à l’Azerbaidjan.

De toutes ces années, j’ai jusqu’ici gardé, entretenu même, une forme d’Ostalgie. Je ne suis pas le seul. Bien des habitants de ces pays regrettent les temps anciens, par certains aspects plus rassurants que le monde ouvert dans lequel ils ont basculé du jour au lendemain. Mais il y a aussi de nombreux expatriés qui, comme moi, ont vécu cette époque et qui y pensent encore avec émotion. Nous avions l’impression d’être des pionniers. Le Far-East nous ouvrait ses portes. Nous vivions des aventures extraordinaires. Nous pensions changer le monde.

La lecture ces jours-ci d’Est-Ouest, le magnifique album de Pierre Christin et Philippe Aymond, a provisoirement rallumé une petite flamme au fond de moi. Christin raconte ses voyages dans l’Ouest américain puis ses passages à l’Est. Il a vingt ans de plus que moi et je me rends compte que, par hasard, j’ai souvent marché sur ses traces.

Quelques années après la publication de Jours tranquilles à l’Est, mon livre Nema problema, comme elles disent a vu le jour, sorte d’hommage aux femmes de Sarajevo aux prises avec l’après-guerre. J’ai aussi éprouvé le besoin de poster régulièrement des petits billets et des photos sur les réseaux sociaux ou sur ce site. Les rues de Bucarest bloquées par la neige. L’ambiance d’un café dans la banlieue de Budapest. La fontaine de la place de Bascarsija à Sarajevo. Une façon de dire « j’y étais ».

Mais je n’y suis plus. Je ne suis pas allé « à l’Est » depuis bien longtemps. En tout cas, pas dans cet Est européen qui aura tant marqué mon existence. La dernière fois, c’était en 2009, à Berlin. C’était il y a trop longtemps pour garder un regard pertinent sur l’actualité, l’évolution, et surtout l’atmosphère de ces pays.

Il m’aura fallu plus de dix ans pour l’admettre, mais je sais aujourd’hui que je ne retrouverai pas l’Est.

En tout cas, pas l’Est que j’ai connu. Ce monde là a disparu. Il s’est dissout dans un implacable processus de normalisation (savez-vous qu’il existe un Comité européen de normalisation?). Fini l’enthousiasme des années 1990, finies les ambiances plus ou moins révolutionnaires, finie la découverte des richesses architecturales, littéraires, cinématographiques, de cette « autre Europe ». Finis les petits verres de tsuica, de palinka, de rakija, de loza, de slivovica, de vodka, sifflés cul-sec entre amis ou pour conclure une négociation. Mais tout n’est pas perdu. J’aurai notamment appris au cours de ces années-là que la vie est beaucoup faite d’incertitude.

Je ne sais pas si je retournerai sur place. Si tel devait être le cas, je sais que mon regard serait différent. J’ai tourné une page. J’ai emprunté d’autres chemins. Je suis passé à l’Est. J’en suis revenu. C’est tout.

L’Ostalgia des gens de l’Est et celle des bobos

Berlin, novembre 2009 – Photos ©  Marc Capelle

En 1989, le monde a changé. Ce 9 novembre 2019, il y aura trente ans que le Mur de Berlin est tombé.

Dans Jours tranquilles à l’Est,  livre paru en 2013 aux éditions Riveneuve, préfacé par Enki Bilal, je propose des chroniques de la décennie 1990 qui fut, à l’Est, celle des espoirs et des enthousiasmes puis celle des désillusions. Le livre est épuisé en version papier, mais il est disponible en version numérique.

Si je le mentionne ici, c’est parce que je lis et j’entends régulièrement des propos de responsables politiques ou de quelques universitaires (français entre autres), qui relèvent de la falsification des faits et de l’Histoire. A les entendre, la chute du Mur et de la RDA ne fut rien d’autre qu’une brutale annexion de l’Est par l’Ouest, un sale coup du monde capitaliste contre les démocraties dites populaires. Jean-Luc Mélenchon, par exemple, vient de se féliciter d’un article du Monde Diplomatique soutenant cette thèse. Manifestement, la réunification allemande dérange cette partie de la gauche qui a cru aux mérites de la RDA, et des pays du bloc soviétique.

Il sera beaucoup question de commémoration et de mémoire ces jours-ci et on ferait bien de ne pas confondre l’Ostalgia (la nostalgie de l’Est) d’une partie de la population qui vivait de l’autre côté du rideau de fer, et celle de quelques bobos en mal de célébrité. J’ai vu, entendu, tellement de Roumains, de Hongrois, de Polonais, de Bulgares, exprimer leurs peurs face au nouveau monde, celui dans lequel ils se sont retrouvés après 1989. J’ai notamment vu, en 1990, des hommes et des femmes pleurer sur la tombe de Ceausescu et manifestement il ne s’agissait pas de dignitaires de l’ancien régime. Ces gens craignaient de ne pas pouvoir s’adapter. Ils étaient, sous le communisme, privés de liberté, mais l’Etat leur fournissait un travail et un logement. Dans le monde d’après, les règles du jeu étaient bien différentes. Aussi, je peux comprendre leurs réactions.

J’ai beaucoup moins de compréhension, en revanche, pour les déclarations des nostalgiques de salon qui expliquent la larme à l’oeil, que l’on a tout fait pour effacer les réussites de la RDA et de l’Europe de l’Est en général. On peut aussi être dubitatif devant les travaux d’un Nicolas Offenstadt, qui professe que l’Allemagne de l’Ouest a tout mis en oeuvre pour gommer l’héritage et la mémoire de la RDA, notamment en matière culturelle, sur les lieux de travail. Selon lui, la RDA et sa population auraient été systématiquement dévalorisées, ce qui alimenterait le ressentiment des Ossies à l’égard des Wessies. Mais peut-on affirmer, comme le font certains, que les populations de l’Est de l’Europe, à peine libérées du communisme, ont purement et simplement été asservies par les gouvernements de l’Ouest et en particulier par l’Union Européenne (l’UE, cet épouvantail) ?

Et que dire aussi, de cette mode qui consiste à s’offrir un petit coup d’air froid venu de l’Est ? Le tourisme, soi-disant de mémoire, autour, non seulement de la chute du Mur, mais plus largement de la vie à l’Est « autrefois » peut faire grincer des dents. Qui n’a pas encore sa Trabi relookée façon rive gauche ?